Pourquoi des universitaires blanc-hes parlent à la place des personnes trans racisées ? [traduction]

Traduction (très rapide et brouillon) d’un article initialement publié en V.O. ici

Trouble chez Judith Butler :

POURQUOI DES UNIVERSITAIRES BLANC-HES PARLENT À LA PLACE

DES PERSONNES TRANS RACISÉES ?

par HeJin Kim

[CN : Privilège blanc dégoulinant]

Je suis toute abasourdie après la lecture d’une récente interview de celle qu’on appelle « la philosophe acclamée et autrice de Trouble dans le Genre » et qui est intitulée « Pourquoi est-ce que des hommes assassinent des femmes trans ? » [interview relayée en france par Yagg ici, NDLT]. […] À première vue, c’est juste une universitaire qui partage ses analyses des meurtres dont sont victimes des personnes trans racisées aux USA. Mais quand on y regarde de plus près, on se rend compte que ce n’est rien d’autre qu’une appropriation de tout le travail qui a été réalisé par des activistes trans racisé-es, et qu’elle se contente de régurgiter leurs travaux et leurs analyses sans jamais les créditer. En jargon universitaire, à mon avis, on ne serait pas loin d’appeler ça du plagiat. Mais ce qui m’énerve encore plus, c’est la tendance actuelle chez les universitaires blanc-hes privilégié-es à parler au nom de communautés auxquelles ils et elles n’appartiennent pas. Il existe dans le monde un militantisme extraordinaire mené par des personnes trans racisées. Des femmes trans, des hommes trans, des personnes non-binaires et des pirates du genre racisé-es se sont dressé-es et ont milité, et là leurs voix se retrouvent simplement silenciées par une universitaire blanche qui a décidé de parler d’elleux, à leur place, avec des mots qui les chosifient.

Judith Butler débarque avec des idées comme : « ce dont on a besoin, c’est d’un mouvement anti-raciste et anti-transphobe qui s’inspire du féminisme des femmes racisées et de sa critique incisive du racisme et de la police »… comme si un tel mouvement n’existait pas ? Comme si les personnes trans n’étaient pas pleinement impliquées dans des mouvements comme Black Lives Matter ? Comme si des personnes trans racisées ne luttaient pas avec force au sein de tels mouvements ? Dans ses propos, il y a soit une ignorance crasse soit un rejet et un mépris volontaires et obstinés du travail mené par ces activistes. Je ne sais pas laquelle de ces deux options est la bonne, mais en tant qu’universitaire « acclamée » (pour utiliser le même adjectif que celui employé dans l’introduction de l’article), elle aurait dû être mieux renseignée. À un moment dans l’interview, elle dit qu’elle se demande « […] si les jeunes femmes trans sont bien conseillées, guidées et protégées, ou si elles avancent en dehors des réseaux. » Une telle phrase pose de nombreux problèmes car elle suggère implicitement que c’est à la communauté trans que revient la responsabilité (non honorée) d’assurer la sécurité des jeunes femmes trans. À ce stade, elle est à deux doigts de tenir les communautés de personnes trans racisées pour responsables de ces assassinats.

Judith Butler recycle le travail de militant-es courageux-ses qui risquent leurs vies juste en marchant dans la rue et qui œuvrent à la création d’espaces meilleurs pour leurs communautés. Et ça, c’est irrespectueux. Les seules personnes qu’elle crédite un tant soit peu, à un moment, sont Ken Corbett et Gayle Salamon. Dans ses propos, elle donne l’impression d’être la première à réaliser le besoin d’intersectionnalité entre les mouvements et les problématiques. Alors que l’intersectionnalité c’est précisément l’expérience vécue des personnes trans racisées, et que c’est à coup sûr quelque chose qu’elles comprennent et dont elles peuvent parler. À un moment, elle dit : « Je crois que c’est aux personnes trans qu’il faut poser cette question » quand elle répond à l’interviewer qui lui demande de manière abstraite si « […] être transgenre, au bout du compte, c’est simplement accepter la différence naturelle chez les êtres humains en général ? ». C’est seulement à ce moment qu’elle admet son incapacité à représenter les personnes transgenres, et encore moins les personnes trans racisées. Chose qu’elle s’arrange bien d’oublier ensuite quand elle présente les stratégies déployées et les solutions mises en place par les activistes, comme s’il s’agissait de ses propres idées.

Même s’il s’agit ici d’assassinats aux USA, et d’une universitaire américaine, c’est une tendance fréquente même en Afrique du Sud. C’est exaspérant de voir avec quelle facilité désinvolte des universitaires privilégié-es parlent des vies des personnes transgenres racisées, comme si leur profession leur donnait le droit d’analyser et de relater froidement la réalité dans laquelle les personnes trans racisées naviguent au quotidien. Cette attitude se retrouve même chez les personnes trans blanches qui participent à la vie universitaire, et qui oublient souvent leur privilège blanc dans leur approche universitaire. Elles oublient souvent comment leur privilège blanc leur profite et influence leur expérience radicalement différente, même si elles sont trans.

L’approche universitaire actuelle majoritaire est une approche chosifiante, influencée par des dynamiques de pouvoir et par la séparation entre « chercheur-euse » et « sujet/participant-e », que l’on nous présente comme étant « objective ». Quand des recherches de ce type sont menées par quelqu’un-e dans une position privilégiée, alors sa réalité de vie souvent blanche et cisgenre est « admise » comme étant la norme à laquelle on est comparé-es. D’autant plus quand ce sont des chercheur-eues blanc-ches cisgenres qui interrogent des personnes trans racisées. Il faut que cela cesse, car en 2015 une telle approche ne peut pas être justifiée. Et il faut surtout que les universitaires blanc-hes cis arrêtent de parler de nos vies à notre place du haut de leurs privilèges .

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