Quand on est trans et qu’on marche dans la rue, on se fait arrêter : une interview avec Monica Jones

QUAND ON EST TRANS ET QU’ON MARCHE DANS LA RUE, ON SE FAIT ARRÊTER : UNE INTERVIEW AVEC MONICA JONES

par Chase Strangio, avocat au sein de l’American Civil Liberties Union (ACLU)

À Phoenix, en Arizona, on peut être arrêtéE par la police si l’on interpelle à plusieurs reprises des passantEs dans la rue et qu’on engage la conversation avec elles/eux. Car selon la loi de Phoenix, cela peut constituer une preuve de racolage « actif » ayant pour but d’aboutir à un acte de prostitution. Bien entendu, cela pourrait aussi vouloir dire que vous être perduE, que vous tractez pour un groupe politique ou que vous parlez de la pluie et du beau temps. La différence entre un comportement « innocent » et un comportement « criminel » est souvent faite à partir de l’apparence de la personne qui en est à l’origine. Quand une femme trans racisée est dehors en train de vaquer à ses occupations quotidiennes, la police considère bien souvent qu’elle est forcément en train de se prostituer. En 2005, Amnesty International a publié un rapport faisant état de l’acharnement de la police à considérer de manière disproportionnée les femmes trans comme travailleuses du sexe. Ce rapport conclu que : « [Les] idées reçues et les préjugés suggérant que les femmes trans sont forcément travailleuses du sexe jouent un rôle significatif lorsque des officiers de police prennent la décision d’arrêter et d’inculper des femmes trans ». Une femme témoigne auprès d’Amnesty : « No tenemos el derecho a vivir » (« Nous n’avons pas le droit de vivre »).

Ça, la militante trans Noire Monica Jones ne le sait que trop bien.

En mai dernier, Monica a été arrêtée sous le coup de cette ordonnance municipale inquiétante, floue et excessive. Monica raconte : « Je pense que j’ai été considérée comme une travailleuse du sexe parce que je suis une femmme trans de couleur, et une militante ».

« Je suis étudiante à l’Université d’État d’Arizona, et j’ai peur que cette inculpation arbitraire ait des conséquence négatives sur mon parcours universitaire. En tant que femme trans, si je suis condamnée, j’ai aussi peur d’être envoyée dans une prison pour hommes, ce qui serait très dangereux pour moi. La prison est quelque chose de redoutable pour chacun et chacune, et plus particulièrement pour les personnes trans. » Le 11 avril 2014, Monica est convoquée au tribunal et l’ACLU l’assistera dans son combat constitutionnel contre cette ordonnance de « racolage ». Ensemble, nous espérons mettre en lumière les injustices trop souvent vécues par les femmes trans racisées quand elles sont dans les mains de la police.

Cette semaine, Monica et moi avons discuté du Projet ROSE, du profilage des femmes trans racisées, et des choses qui l’inspirent et lui donnent du courage.

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Chase Strangio :

En mai 2013, tu étais à Phoenix pour protester contre le Projet ROSE. Qu’est-ce que c’est, le Projet ROSE ? Pourquoi est-ce que tu manifestais contre ça avec d’autres militantEs à Phoenix et à travers le pays ?

Monica Jones :

Le Projet ROSE est issu d’une collaboration entre l’Université d’État du Travail Social d’Arizona, le Département de Police de Phoenix et le Secours Catholique. Il s’agit d’une coalition anti-prostitution qui prétend fournir des services aux personnes travaillant dans l’industrie du sexe via un programme visant à les détourner de la prostitution. Dans les faits, le Projet ROSE organise un nettoyage massif des rues ainsi que des opérations de piégeage sur internet qui ciblent les travailleuses du sexe, puis les force à intégrer le programme. Ensuite, le Projet ROSE envoie en prison une bonne partie des participantes au programme, si elles « échouent » au cours du processus ou si elles quittent le programme, ce qui a pour effet d’augmenter encore plus le nombre de personnes incarcérées pour des accusations liées à la prostitution.

Moi-même et d’autres personnes impliquées dans le Projet d’Actions Concrètes pour les Travailleuses du Sexe de Phoenix avons protesté contre le Projet ROSE parce que nous ne pensons pas que les travailleuses du sexe consentantes sont des victimes, ni que des travailleuses doivent se faire arrêter pour pouvoir bénéficier de certains services.

Chase Strangio :

Quels sont les problèmes les plus urgents auxquels sont confrontées les personnes trans racisées dans ta communauté ?

Monica Jones :

Parmi les problèmes les plus graves auxquels sont confrontés les personnes trans, il y a la criminalisation et les menaces de violence. Dans tout le pays, des personnes trans sont victimes du harcèlement policier. En raison de cette pression policière discriminatoire et des inégalités sociales vécues par les personnes trans racisées, presque la moitié des personnes trans Noires ont été incarcérées au moins un fois dans leur vie.

Nous devons aussi faire face à l’augmentation du harcèlement et de la violence dans les rues, tant de la part des civils que des policiers. Nous sommes aussi confrontées à des discriminations disproportionnées dans l’accès à l’emploi et au logement. Il y a un taux de chômage particulièrement élevé chez les femmes trans de couleur comme moi, et chez les personnes trans en général, en raison des politiques discriminatoires à l’embauche. En Arizona, comme dans d’autres états, il n’y a pas de loi garantissant une protection sociale pour les travailleurs et les travailleuses, ce qui fait de cet État un endroit hostile pour les travailleuses et les travailleurs en général, et il n’y a pas non plus de politique facilitant l’accès au travail pour les personnes trans ou leur garantissant une protection contre les discriminations.

Il y a un vrai manque de connaissance des problématiques auxquelles sont confrontées les personnes trans, et un manque de prise en compte des besoins de la communauté trans. Pour donner un exemple des discriminations que nous subissons en Arizona, on peut citer la proposition de loi SB 1045 qui voulait rendre illégal pour les personnes trans l’utilisation de toilettes publiques autres que celles réservées au genre auquel nous avons été assignées à la naissance. Nous nous sommes battuEs contre ce projet de loi, et nous avons gagné.

Chase Strangio :

Dans les discussions qui ont eu lieu autour de ton affaire avec la justice et du harcèlement policier subi par les personnes trans, des gens ont mentionné la phrase « marcher dans la rue quand on est trans ». Peux-tu expliquer ce que ça signifie ? Est-ce que c’est quelque chose qui te fait écho ?

Monica Jones :

« Marcher dans la rue quand on est trans » est une expression qu’on utilise au sein de la communauté trans en référence au harcèlement excessif et à la traque continue subi-es par les personnes trans au quotidien. « Marcher dans la rue quand on est trans » est une expression qui permet de parler de l’intersection entre les discriminations subies par les personnes trans – par les femmes trans en particulier – et celles subies par les travailleuses du sexe. C’est une façon de parler de ce que l’on vit, au sein de notre communauté, quand on est systématiquement et constamment harcelées et menacées de violence et d’arrestation uniquement parce qu’on est trans et, en tant que telles, souvent présumées travailleuses du sexe.

J’ai été harcelée par la police à quatre reprises depuis mon arrestation initiale en mai dernier. La police m’a interpellé sans aucune raison alors que j’allais à l’épicerie, au bar du coin, ou que je faisais coucou à unE amiE sur le trottoir. La police m’a même menacé de m’inculper de « racolage » alors que j’étais juste en train de marcher vers le bar du coin !

Chase Strangio :

Tu as fait tant de choses formidables et inspiré tant de gens en t’opposant au harcèlement et à la violence. Et toi, qui est-ce qui t’inspire ?

Monica Jones :

Plus que tout, c’est ma famille qui m’inspire. Les membres de ma famille ont toujours élevé leur voix et se sont toujours battuEs pour ce qui est juste, et ils/elles m’ont appris à faire pareil. J’ai aussi été inspirée par certainEs de mes instits et de mes profs qui m’ont soutenue et qui m’ont mise dans la voie du militantisme. Enfin, mes amiEs au sein de la communauté militante ici à Phoenix m’inspirent et m’encouragent à continuer la lutte.

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NDLT : En février 2015, les charges de « racolage » dont était accusée Monica Jones ont finalement été abandonnées, comme on peut le lire ici.

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article initialement publié ici, le 04/02/2014, et traduit de l’anglais (USA) par Noomi B. Grüsig en automne 2014.

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