Déclaration d’amour

Voici quelques extraits de ma traduction (qui commence maintenant à dater) du chapitre 16 du premier livre de Julia Serano, Whipping girl, a transsexual woman on sexism and the scapegoating of femininity (Seal Press, 2007). Les passage surlignés sont de ma responsabilité. J’aurais aimé vous mettre le chapitre en entier mais il m’arrive quelques fois de me soucier de certaines notions telles que le copyright, surtout quand je nourris (encore et désespérément) l’espoir de trouve une maison d’édition pour publier ces travaux. D’ailleurs, si vous êtes éditrice/éditeur et que vous voulez publier une sélection d’articles traduits de Julia Serano, j’en ai un petit paquet sous le coude pour pas cher…

***

DÉCLARATION D’AMOUR – extraits

par Julia Serano, traduit de l’anglais par noemeanzno

« 

TOUT EST PARTI D’UNE DISCUSSION avec un ami […], un homme hétérosexuel, qui […] m’a demandé : « Alors, dis-moi, comment te sentirais-tu si tu étais intéressée par une femme puis que tu découvrais qu’elle était transsexuelle ? »

[…] Il a semblé surpris quand je lui ai répondu que cela ne me poserait pas le moindre problème. Et il ne s’agit pas pour moi de simplement « tolérer » une relation avec une femme trans. Au contraire, je considérerais cela comme un honneur. Pour dire la vérité, durant les trois dernières années, environ la moitié des femmes qui ont suscité mon intérêt et que j’aurais imaginé draguer si j’avais voulu sortir avec quelqu’un, se sont avérées être des femmes trans.

À peine avais-je mentionné ceci que mon ami a dit : « Oh, je ne pensais pas que tu étais une translover. » Je l’ai alors remercié sarcastiquement d’insinuer que la seule raison pour laquelle une personne pouvait être attirée par quelqu’une comme moi était qu’elle souffre d’une sorte de « perversion sexuelle ». Après l’avoir grondé, j’ai continué en disant qu’il y a de nombreux traits de personnalité que je trouve attirant chez les femmes : la passion, la créativité, le sens de l’humour, et la confiance en soi. Et d’après mon expérience, je peux dire que les femmes trans ont tendance à avoir ces qualités de pleine force. Alors que certains hommes translover ont tendance à nous fétichiser pour notre féminité ou notre soumission sexuelle supposée, je trouve les femmes trans sexy parce que nous sommes tout sauf dociles ou effacées. Pour survivre en tant que femme trans, tu dois être, par définition, imperméable, impassible, inébranlable, et tenace. […]

Et contrairement à ces hommes chasseurs de travelos qui disent aimer les « T-girls » parce que nous serions censées être « le meilleur des deux mondes », je suis attirée par les femmes trans parce que nous sommes terriblement femmes ! Mon appartenance au genre féminin est si intense qu’elle a anéanti les milliards de chromosomes Y minables qui se cachent honteusement dans les cellules de mon corps. Et ma féminitude est si implacable qu’elle a survécu à plus de trente années de socialisation masculine et à vingt ans d’empoisonnement à la testostérone. […]

À ce moment de la conversation, mon ami a essayé de jouer ce qu’il pensait probablement être sa carte maîtresse. Il m’a demandé : « Alors, qu’est-ce qu’il se passerait si tu te rendais compte que la femme trans qui t’attirait avait encore un pénis ? »

J’ai ris, puis j’ai répondu que j’étais attirée par des personnes, pas par des morceaux de corps désincarnés. Et que je serais une amante égoïste, ignorante et décevante si je m’imaginais que les organes génitaux de ma partenaire existaient avant tout pour mon plaisir plutôt que pour le sien. Tout ce qu’il y a à savoir sur les organes génitaux, c’est qu’ils sont faits de chair, de sang, et de millions de minuscules terminaisons nerveuses frissonnantes − toute autre chose que vous pourriez y voir serait pure hallucination, un produit de votre propre imagination débordante. Pour paraphraser le célèbre dicton, le contraire de l’attraction n’est pas la répulsion, mais l’indifférence. Ainsi, toute personne qui flippe face aux organes génitaux inattendus de son amante est probablement un peu plus intéressée par les pénis qu’elle n’oserait jamais l’admettre. […]

Mon ami, apparemment toujours perplexe, m’a demandé : « Alors, si ce n’est pas les organes génitaux, qu’est-ce qui t’attire le plus dans le corps des femmes trans ? »

Je me suis arrêtée une seconde pour réfléchir à la question. Puis j’ai répondu que c’était presque toujours leurs yeux. Quand je les regarde, j’y vois à la fois une force inépuisable et une tristesse inconsolable. Je vois une personne qui a surmonté des humiliations et des attaques qui auraient abattu n’importe qui. Je vois une femme à qui l’on a appris à avoir honte de ses désirs et qui a finalement eu le courage de les poursuivre malgré tout. Je vois une femme que l’on a forcé contre sa volonté à vivre une enfance de petit garçon, qui s’est accrochée à un rêve que tout son entourage essayait désespérément de lui faire oublier, qui a refusé d’écouter le flot incessant de personnes lui disant que ce qu’elle était et ce qu’elle voulait n’existait pas.

Quand je regarde dans les yeux des femmes trans, je comprends en profondeur à quel point cela peut être terriblement empowering d’être une femme […]. Dans les yeux des femmes trans, je vois une sagesse qui ne peut que provenir du fait d’avoir eu à se battre pour être reconnue en tant que femme, une force brute qui ne peut que provenir du fait d’avoir eu à affirmer fièrement son droit à être femme dans ce monde inhospitalier. Dans les yeux des femmes trans, je vois des personnes qui comprennent que, dans une culture qui s’est de toute évidence construite sur l’hystérie homophobe masculine, assumer d’être une femme et exprimer ouvertement sa féminitude n’est pas un signe de frivolité, de faiblesse, ou de passivité, mais un terrible symbole de courage. Tout le monde aime à dire que les drag-queens sont « fabuleuses », mais personne ne semble se rendre compte que les femmes trans sont des grosses dures super canons qui déchirent tout !

C’est à ce moment de la conversation que j’ai réalisé que si je trouve les femmes trans attirantes, c’est peut-être parce que je vois un peu de moi-même en elles. Dans leurs yeux, je vois une part de moi-même que personne d’autre ne semble jamais voir, une part qui semble demeurer incompréhensible pour celles et ceux qui n’ont pas un vécu de femme trans. Et peut-être que c’est narcissique d’être attirée par quelqu’une qui me rappelle un peu moi-même. Mais après avoir passé la majeure partie de ma vie à culpabiliser de qui j’étais et de ce que je voulais, j’aime à penser que mon attirance pour les femmes trans est peut-être le signe que je commence enfin à apprendre à m’aimer.

  ».

Publicités
Galerie | Cet article a été publié dans Brochures/Zines/Livres. Ajoutez ce permalien à vos favoris.