Trans-féminisme à la française…

Voici la nouvelle version 2015, largement remaniée, de l’article « Transféminisme à la française : enjeux et embûches ? ».
Cet article, paru pour la première fois sur ce blog en 2013 est une transcription remaniée d’une intervention donnée à La Mutinerie (Paris) en août 2012. Cette nouvelle version, retravaillée en 2015, est maintenant en ligne et a aussi été publiée dans le #5 des Cahiers de la Transidentité intitulé « Transféminismes ».

TRANSFÉMINISME À LA FRANÇAISE : ENJEUX & EMBÛCHES ?

Transcription largement remaniée en 2015 d’une intervention faite à La Mutinerie (Paris), le 25 août 2012, par Noomi B. Grüsig.

PRÉAMBULE

Cette tentative d’analyse du transféminisme à la française ne prétend à aucune exhaustivité. Elle se veut un point de départ invitant à l’approfondissement de la réflexion.
Cette analyse se base sur mon expérience personnelle (et limitée) de militante trans, lesbienne et féministe dans un contexte principalement français ainsi que sur de nombreuses discussions collectives, mais aussi beaucoup sur les travaux de Julia Serano et de la nébuleuse trans, féministe et/ou transféministe (TransWomenOfColor et blanche) anglo-saxonne (USA, UK et Canada) qui s’exprime via de nombreuses voix et de nombreux supports (livres, blogs, films, discussions et autres événements militants)[1]. Cet article est une transcription d’une intervention qui avait pour but de transmettre des idées de provenances diverses. Je me suis simplement contentée de les mettre en forme à ma façon, puis de les transmettre avec mes propres mots.
Cet article a été initialement rédigé pour être proposé à une revue universitaire. Je regrette aujourd’hui cette tentative d’incursion dans les hautes sphères de la pensée, car on m’a bien rappelé ma place, et qu’en tant que serveuse-plongeuse plus habituée aux fanzines punks qu’aux revues universitaires il était préférable que je m’exerce à l’écriture de slams et de témoignages plutôt que de tenter d’écrire des essais politiques dont je ne maîtrise pas les codes… S’il est vrai que ce texte manque de rigueur scientifique et qu’il reste à améliorer, je ne pense pas pour autant que l’expression théorique soit à réserver à une élite qui maîtrise le verbiage universitaire, ni que les voix de celles et ceux qui ne le maîtrisent pas (pas encore ou pas du tout) soient à écarter ou à cantonner à d’autre formes d’expression réputées « moins sérieuses ». Bref, je m’en veux aujourd’hui énormément d’avoir eu la faiblesse de penser qu’émergerait quoi que ce soit de révolutionnaire du monde universitaire français. Et je fais mes plus plates excuses à mes camarades pour cette trahison avortée.
Enfin, je souhaite remercier Karine Espineira et Maud-Yeuse Thomas qui m’ont invitée à participer à cet ouvrage. Je suis ravie de voir que les alliances trans, féministes et transféministes transcendent les disciplines et les univers, et qu’il est possible de travailler ensemble, dans le respect et la bienveillance…

DÉFINITIONS PRÉALABLES

Dans cet article, sont définies comme transsexuelles les personnes dont le genre diffère de celui qui leur a été assigné à la naissance (ex : une femme transsexuelle est une femme qui a été assignée « M » à la naissance). Ainsi, les personnes cissexuelles sont celles dont le genre correspond à celui qui leur a été assigné à la naissance (ex : une femme cissexuelle est une femme qui a été assignée « F » à la naissance). Les personnes transgenres sont définies comme les personnes dont l’expression de genre (apparence et comportements) ne correspond pas aux attentes et normes socialement associées à leur genre (ex : une personne de genre féminin avec une identité butch – peu importe qu’elle soit transsexuelle ou cissexuelle). Dans cette définition de « transgenre », j’inclue les personnes genderqueer, bi-genres et non-binaires. Les personnes cisgenres sont donc définies comme les personnes dont l’expression de genre correspond globalement aux normes et attentes couramment associées à leur genre (ex : une femme qui serait hétérosexuelle, d’apparence féminine, à l’écoute, discrète, etc. – peu importe qu’elle soit transsexuelle ou cissexuelle). Parfois, lorsque je parle en même temps des personnes transsexuelles ET des personnes transgenres, j’utilise simplement le terme « trans ». Idem pour le terme « cis ».
Ces définitions n’ont pas pour but d’introniser des termes qui seraient censés faire l’unanimité au sein des communautés trans. Je n’utilise pas partout et tout le temps ces termes de la même façon. Ces définitions sont propres à cet article précis, et me semblent pertinentes pour affiner au mieux les analyses dont il est question ici. Il ne s’agit pas d’étiquettes indélébiles censées rendre compte de la vie d’individu.e.s, mais simplement de mots permettant ponctuellement de mieux comprendre les parcours de certaines personnes et les réalités de certaines catégories sociales.

TRANSFÉMINISME : KESAKO ?

« Trans-feminism is the radical idea that trans women don’t need adult supervision to talk about feminism » (Monica Maldonado)

En France, nous avons un gros problème. Si nous héritons d’un certain nombre de concepts (par exemple : le queer, la hoggra, l’affirmative action, le transfeminism, etc.), nous n’héritons pas pour autant de l’histoire qui s’y rattache ni du contexte qui les a vu naître. Cette situation donne souvent lieu à des relectures superficielles et à des interprétations douteuses, où certain.e.s cherchent désespérément à transposer des analyses et pratiques dans des contextes totalement différents pendant que d’autres se contentent de s’approprier des théories toutes faites en changeant simplement les noms et les lieux. Dans les deux cas, ça ne marche pas très bien.
Car il faudrait se décider. Soit en France, cette grande nation reluisante et illuminée, nous n’avons rien à apprendre du reste du monde, dans quel cas il serait temps d’avancer un peu et d’élaborer quelques analyses spécifiques pertinentes, soit nous voulons nous baser sur des expériences et théories venues d’ailleurs, dans quel cas il serait grand temps de se documenter sérieusement sur leurs histoires et de réaliser un vrai travail de traduction et d’édition afin d’avoir accès aux références nécessaires.
Dans le « monde anglo-saxon », la notion de trans-feminism (ou transfeminism) semble recouvrir une réalité précise : l’extension des théories féministes incluant explicitement les femmes trans ainsi que nos vécus, nos analyses et nos enjeux. En France, dans les cercles militants féministes et LGBT, il semblerait que le terme « transféminisme » recouvre deux grandes notions.
La première, sœur jumelle du transféminisme anglo-saxon, milite en faveur d’un réel féminisme « inclusif », à savoir un féminisme pour toutes les femmes, par toutes les femmes et avec toutes les femmes, ne limitant pas ses axes de lutte à quelques maigres problématiques supposées universelles mais s’attachant à inclure, analyser et agir sur l’incroyable diversité de problématiques auxquelles sont confrontées les lesbiennes et les femmes. L’objectif étant d’aboutir à un féminisme utile à toutes les femmes et pas seulement à une minorité hétérosexuelle, cissexuelle, blanche et bourgeoise. Ce qui inclut entre autres, de fait, les femmes/lesbiennes transsexuelles. Au final, cette vision du transféminisme consiste simplement à rappeler au mouvement féministe qu’il existe aussi, au sein de la grande classe des femmes, des femmes/lesbiennes transsexuelles ayant des vécus et problématiques parfois spécifiques. Cette vision du transféminisme se situe donc en filiation directe avec la définition anglo-saxonne. Il est intéressant de noter que si le féminisme blanc anglo-saxon et européen est encore aujourd’hui très pollué par les théories transphobes (et racistes, et islamophobes, et putophobes, etc.), l’inclusion des femmes trans racisées au sein du Black feminism, du womanism et de l’Afro-féminisme semble avoir été beaucoup plus simple, presque évidente. Il existe probablement des contre-exemples à ces allégations, mais ce sont au minimum des tendances générales.
La seconde « définition » qui pourrait s’appliquer au transféminisme franchouillard serait celle d’une volonté d’intégrer de nouvelles personnes et de nouveaux enjeux au sein des mouvements féministes. Il ne s’agit plus seulement de rappeler l’existence des femmes/lesbiennes trans et leur légitimité à participer aux mouvements féministes, mais d’inclure dans les mouvements féministes des personnes qui ne sont pas femmes/lesbiennes (notamment les hommes trans, les personnes transmasculines, les personnes transgenres, les personnes genderqueer, les personnes trans non-binaires, etc.) et leurs problématiques (notamment autour du genre, de la binarité homme/femme, des masculinités, etc.). Bien qu’ayant une pertinence réelle, cette vision du transféminisme qui s’exprime dans certains cercles militants utilise une notion (le transféminisme) sans forcément en mesurer l’histoire (notamment le fait que le transféminisme appartient avant tout aux femmes trans). Cependant, puisque ce texte se concentre sur la situation française et ses réalités concrètes, je considérerais cette définition comme valable dans la suite de mon raisonnement.[2]
En réfléchissant à la structure de cet article, j’ai d’abord pensé différencier les analyses s’appliquant à la société dans son ensemble, straight et patriarcale, et celles spécifiques à certains contextes queer et féministes. Mais il semblerait – au vue des divers agendas féministes s’illustrant par une grande ignorance des vécus et problématiques trans, du nombre très réduit de lesbiennes/femmes trans au sein des mouvements féministes, et des propos et attitudes hostiles et inquisiteurs foisonnant au sein des cercles militants LGBT et féministes – que ces deux situations ne soient pas si différentes. C’est pourquoi j’ai choisi de traiter la question dans sa globalité, tout en utilisant parfois des exemples propres à certaines communautés militantes.
Il faut croire que les transféminismes à la française n’ont que peu d’effets. Soit on s’en fiche royalement (après tout, les personnes trans ne sont que des malades pathétiques et nuisibles qui veulent se faire passer pour ce qu’elles ne sont pas), soit on croit avoir tout compris sans même avoir pris le temps de réfléchir (symptôme souvent observé chez les militant.e.s et universitaires cissexuel.le.s « trans-friendly »). Si on peut certes incriminer le nombre réduit de groupes et d’actions transféministes (et donc leur retentissement limité), il semblerait qu’un tel désintérêt et une telle méprise face aux enjeux transféministes soient avant tout dus à deux grands mécanismes qui restent malgré tout peu connus en France : la trans-misogynie et le cissexisme.

LA TRANS-MISOGYNIE

La trans-misogynie se trouve à l’intersection entre la transphobie et la misogynie et se traduit pas une forme spécifique de misogynie subie par les femmes trans et les personnes transféminines. La trans-misogynie peut être décrite comme un subtil mélange de transphobie « classique », de misogynie « classique », de misogynie « accentuée » et de fétichisation du masculin. Ces appellations très expérimentales seraient probablement à revoir ou à préciser, et on peut certainement trouver d’autres composantes à ce cocktail particulièrement complexe, mais essayons déjà de décortiquer ces quatre aspects principaux.

La transphobie « classique »
La transphobie peut se définir comme une hostilité et un mépris envers les personnes transsexuelles et transgenres. Elle peut prendre deux formes principales.
Le plus souvent, la transphobie se traduit par un rejet, un dégoût, une peur ou une dévalorisation des personnes trans. Cette forme de transphobie s’exprime à chaque fois qu’une personne trans est agressée, rejetée ou discriminée en raison de son statut trans. C’est ce qui se passe quand une personne trans est agressée en raison de son éventuelle ambiguïté de genre ou quand une personne cis vomi dans un coin de la pièce quand elle apprend que la personne avec qui elle s’apprêtait à baiser est trans. C’est ce qui se passe quand une personne trans est frappée, violée, assassinée ou humiliée lorsque ses ami.e.s, amant.e.s ou parents apprennent qu’elle est trans. C’est ce qui se passe quand les personnes trans sont caricaturées, interprétées, pathologisées, psychiatrisées et calibrées par des experts auto-proclamés qui voient dans l’exploitation d’une catégorie opprimée un bon moyen de faire carrière, etc.
Dans certaines sphères militantes LGB supposées trans-friendly – mais aussi dans la pornographie mainstream et/ou dans certaines sexualités straight (et plus souvent qu’on ne le croit) – la transphobie peut aussi s’exprimer via l’exotisation des personnes trans. C’est ce qui se passe quand une personne cis voit et fantasme une personne trans comme la personnification de la subversion, comme un cul-freak super excitant, comme un troisième sexe supposé répondre aux interrogations historiques sur la binarité et le genre, etc. C’est ce qui se passe quand une personne cis fétichise les personnes trans et les considère comme « le chaînon manquant » entre l’homme et la femme, comme une « passerelle » entre l’hétérosexualité et l’homosexualité… Cette forme de transphobie travestie en « transphilie » n’est rien d’autre qu’une forme de chosification et de fétichisation des personnes trans.

La misogynie « classique »
La misogynie « classique » peut se définir comme un mépris et une hostilité envers les femmes. Elle se manifeste entre autres par une dévalorisation permanente des attitudes, comportements, préoccupations et apparences généralement associés au genre féminin. Les femmes/lesbiennes transsexuelles sont victimes de ces formes de misogynie au même titre que toutes les femmes.
La misogynie s’exprime aussi dans l’effacement de la parole des femmes et de leurs expériences propres. Le neutre est masculin et le genre humain, c’est l’Homme. L’histoire et la parole des femmes sont ainsi réduites à un aspect particulier de l’histoire et de la parole de l’Homme, et par conséquent considérées comme secondaires. Cela conduit à l’oubli et à la négation du rôle des femmes dans l’histoire et à l’ignorance complète des vécus féminins. Pour citer un exemple relativement anecdotique mais pourtant significatif de l’effacement et de la dépossession de l’histoire des femmes transsexuelles, on peut parler de l’appropriation récente du mot « tranny »[3] par certaines personnes transmasculines ne souhaitant pas se définir comme homme. Car le mot « tranny » a été historiquement utilisé par des agents du patriarcat (notamment par les producteurs de tranny porn) pour qualifier des femmes trans travailleuses du sexe. Ainsi, ce mot appartient à l’histoire des femmes trans et s’il doit être ré-approprié (au même titre que d’autres insultes l’ont été : gouine, pédé, queer,…), il ne peut l’être que par des femmes trans. Toute autre tentative d’appropriation doit ainsi être considérée comme misogyne.
Enfin, la misogynie « classique » s’exprime bien évidemment aussi dans la chosification du corps des femmes. Qu’il s’agisse de fétichisation (merveilleux objet de désir) ou de diabolisation (obscur objet de tentation), le corps des femmes a été historiquement utilisé pour satisfaire les objectifs des hommes. Il en est de même pour le corps des femmes transsexuelles qui peut être, y compris dans des sphères militantes féministes et LGBT, considéré comme un objet qu’on fétichise (un corps excitant supposé hors-normes qui fait fantasmer) ou qu’on diabolise (un corps monstrueux supposé hors-normes qui dégoûte).
Ces différentes formes de misogynie conduisent à un impensable du « vouloir être femme ». Si dans la communauté transféminine le rapport au choix est vécu de manières très différentes selon les personnes (certaines disent avoir « choisi » leur genre, d’autres disent n’avoir jamais vu d’autre option, et d’autre encore apportent des réponses plus nuancées et intermédiaires…), il n’en est pas moins qu’il y a une incompréhension généralisée des transitions « male-to-female » (MTF) dans la mesure où il est couramment admis dans cette société qu’être une femme est une tare. Et le fait que des personnes supposées être en capacité d’échapper à cette condition (puisque affublées d’un « M » à la naissance) finissent au contraire par l’embrasser et par la revendiquer échappe à tout entendement. Bien entendu, de telles incompréhensions relèvent non seulement d’une misogynie des plus crasse, mais aussi d’une ignorance profonde des vécus des femmes transsexuelles.

La misogynie « accentuée »
Via cette appellation, j’ai choisi de mettre l’accent sur certaines formes de misogynie qui s’expriment d’une façon particulièrement intense lorsqu’elles ciblent les femmes transsexuelles.
Premièrement, on citera l’injonction à être suffisamment femme mais à ne surtout pas l’être trop. Si cette pression s’exerce sur toutes les femmes, elle est néanmoins particulièrement forte lorsqu’il s’agit des femmes trans. Notamment, si les sphères féministes permettent à de nombreuses femmes cissexuelles d’échapper à cette pression, elles l’accentuent souvent pour les femmes transsexuelles. Dans la société en général ET dans des contextes féministes, on attendra d’une femme transsexuelle qu’elle soit suffisamment « femme » (puisque toujours suspectée d’être un homme déguisé) mais surtout pas trop (puisque toujours suspectée de fétichiser la féminité). On attendra donc d’une femme trans qu’elle soit calme, à l’écoute, disponible, belle et présentable, mais surtout pas trop vulgaire, extravertie ou sûre d’elle… On ne peut pas faire beaucoup mieux en terme de reproduction des normes et injonctions de genre… Puisque la société patriarcale et les sphères féministes attendent finalement la même chose des femmes transsexuelles, nous sommes donc privées de cadre d’empowerment et d’affirmation de nous-même.
Deuxièmement, si toutes les femmes sont considérées comme des objets sexuels censées assouvir les pulsions/besoins/désirs des hommes, les femmes transsexuelles sont sur-sexualisées. Cette sur-sexualisation a pour origine les fantasmes de psychanalystes incapables de considérer la féminité autrement que comme un objet de désir et rivés à une vision phallocentrée, androcentrée et hétérocentrée de la sexualité. Ainsi, la transition MTF est considérée soit comme la tentative désespérée d’une personne attirée par les hommes pour devenir désirable à leurs yeux, soit comme la tentative narcissique d’une personne attirée par les femmes pour s’auto-contempler (ce que les psys appellent « autogynéphilie »). Dans les deux cas, puisque les femmes en général sont considérées comme des objets sexuels, une personne « désirant »[4] être femme ne peut avoir que des motivations sexuelles. C’est pourquoi les femmes transsexuelles sont si régulièrement les cibles d’agressions sexuelles et/ou d’insinuations sexualisantes. Car si on reconnaît aux femmes cissexuelles une certaine (bien que relative) innocence quant à leur situation (après tout, c’est la nature qui les a faites femmes), on attribue à l’inverse une culpabilité perverse et lubrique aux femmes transsexuelles qui l’ont bien cherché (après tout, elles l’ont voulu, elles l’on eu…).
Troisièmement, le mythe de l’éternel féminin et la spectacularisation du vécu des femmes transsexuelles[5] a débouché sur une conception généralisée des femmes transsexuelles comme un bloc monolithique. Nous sommes toutes supposées avoir vécu la même enfance (avoir joué à la poupée dès nos 1 an et avoir subi des violences sexuelles), avoir les mêmes centres d’intérêts (le vernis à ongles, le botox et les mecs), avoir les mêmes corps (seins siliconés et néo-vagins – ou pas, selon les contextes), avoir les mêmes sexualités (être attirées par les hommes, vouloir être pénétrées, être totalement passives), etc. Mais si La Fâme n’existe pas, La Fâme Trans n’existe pas non plus. Pourtant, notre nombre restreint (et donc notre spectacularisation) complique d’autant plus nos tentatives pour nous affirmer dans nos différences et nos spécificités, souvent loin des schémas préconçus sur la réalité supposée de La Femme Trans. Et si l’Éternel Féminin est largement contesté dans les rangs féministes, l’Éternel TransFéminin reste quant à lui encore bien vivace tant il est facile de renvoyer des personnes minoritaires et gênantes à une image caricaturale et affaiblissante proposée à l’origine par les médias dominants.
Enfin, si la société patriarcale essaye d’imposer des normes corporelles à toutes les femmes, une pression particulièrement forte s’exerce sur les femmes transsexuelles afin de nous faire correspondre à certains standards physiques. Il n’y a qu’à voir la différence de traitement qui s’applique entre une femme transsexuelle « ayant un bon passing »[6] et une femme transsexuelle « ayant un mauvais passing ». Si la première réussira au minimum à faire respecter son genre, à passer inaperçue et à paraître inoffensive, la seconde sera sans cesse réassignée au genre qui lui a été assigné à la naissance et sera sur-visibilisée comme « La Trans » et perçue comme une menace dérangeante. On attend en général des femmes transsexuelles qu’elles fassent des efforts surhumains pour bien montrer qu’elles sont femmes et on les scrute au microscope afin de détecter le moindre signe de « masculinité » dans leur corps. Par exemple, dans les milieux straight on attendra d’une femme trans qu’elle fasse une vaginoplastie car une femme sans vagin n’est pas une femme (ou plutôt, selon la vision straight et phallocentrée du monde : une femme ne doit pas avoir de pénis, car c’est l’absence de pénis qui fait la femme et non la présence d’un vagin/clitoris). Dans les milieux queer, au contraire, on attendra d’une femme trans qu’elle ne fasse pas de vaginoplastie car cela signifierait une soumission aux normes sociales patriarcales. Fuck off ! Nos corps nous appartiennent ! Ils n’appartiennent en aucun cas à vos agendas normés ou déconstruits, et si on décide de les faire évoluer ou pas, c’est avant tout pour nous-même et certainement pas pour confirmer ou infirmer certaines normes sociales ou pour vous faire plaisir !

La fétichisation du masculin
La misogynie « classique » et la misogynie « accentuée » conduisent à une véritable fétichisation du masculin. Puisque tout ce qui est associé au féminin est considéré comme faible et artificiel, les comportements et rôles dits « masculins » sont considérés comme forts et naturels, et donc enviables.
Tout d’abord, attardons-nous sur le « naturel » supposé de la masculinité. Puisque la masculinité est supposée naturelle, et que la féminité est supposée artificielle, les femmes/lesbiennes transsexuelles sont parfois accusées de « porter en elles » le privilège masculin du fait d’avoir été assignées « garçon » à la naissance. Ces accusations sont autant le fait de féministes essentialistes (le privilège masculin se trouve dans les gènes) que de féministes matérialistes (le privilège masculin se trouve dans la construction sociale héritée par toute personne ayant été considérée comme homme/garçon une partie de sa vie). Si les arguments essentialistes peuvent être rapidement balayés (si tout est génétique, à ce compte là, mon genre féminin se trouve aussi dans mes gènes puisque j’ai transitionné… et tant qu’on y est : le patriarcat est un fait de nature qu’il est inutile de combattre…), s’attaquer aux arguments matérialistes est souvent plus difficile puisque les vécus et constructions des femmes transsexuelles sont généralement ignorés (misogynie oblige), passés sous silence, et ré-interprétés au bon vouloir des personnes cissexuelles.
Pourtant, il suffit de se poser une question simple : quand on passe toute une partie de sa vie « à côté de soi-même » (période pré-transition), est-ce qu’on peut vraiment parler d’avoir « expérimenté le genre masculin » ou d’avoir eu une « sociabilisation masculine » ? Nos vécus de femmes transsexuelles sont divers, et les rapports que nous entretenons avec la période de nos vies antérieures à nos transitions sont multiples et complexes. Personnellement, la seule image qu’il me reste de moi-même d’avant ma transition est celle d’une version « contrefaite » de moi-même, d’une qualité médiocre, fade et sans intérêt, incapable d’exercer ma capacité d’agir et incapable de trouver la moindre solution à mes problèmes existentiels ni de trouver le moindre endroit où me sentir chez moi. Cela ne veut pas dire qu’à certains moments de mon existence, quand je voulais me persuader de mon appartenance au genre masculin (où quand d’autres personnes voulaient m’y faire croire, où quand je pensais pouvoir m’y résigner, ou encore quand je croyais que c’était la seule réalité possible), il ne m’est pas arrivé d’exprimer des attitudes socialement considérées comme masculines. Pour autant, dans la mesure où ces attitudes s’exprimaient à travers un déni et un rejet de mon genre féminin, elles ne m’ont en réalité apporté aucun vrai bénéfice – en d’autres mots, elles ne se sont pas traduites en privilège – puisqu’au final cela n’a fait qu’accentuer mon sentiment de non-correspondance au genre masculin et n’a participé en rien à ma construction réelle en tant qu’individue. La pression sociale fait que l’on se conforme ponctuellement à certaines attentes (il n’y a qu’à voir le nombre de femmes trans qui ont exercé un métier connoté « masculin » avant leur transition), mais on demeure pourtant incapables de valoriser les privilèges qui y sont associés puisque qu’ils ne sont pas conçus pour nous (en tant que femmes trans) mais pour des hommes (ceux que nous étions supposées devenir). En bref, en tant que femme transsexuelle, je n’ai pas vécu une enfance de petit garçon, mais une enfance de petite fille trans…
Ainsi, affirmer que les femmes transsexuelles héritent d’un quelconque privilège masculin est à la fois misogyne (dans la mesure où cela implique une ignorance complète des vécus transféminins) et à la fois sexiste et anti-féministe (dans la mesure où cela implique d’adhérer à l’idée selon laquelle le masculin est plus naturel que le féminin, plus « vrai », plus « ancré », et donc plus légitime). De plus, cela alimente le mythe d’un parcours de vie « type » censé définir et limiter le genre féminin et la « sociabilisation féminine », et revient à nier les différences de vécus liés à la race[7], à la classe, au corps, à l’expression de genre, à l’environnement social, à la sexualité, etc. qui existent entre les femmes/lesbiennes.

This is what a feminist looks like : bell hooks, Beyonce, Leslie Feinberg & Laverne Cox
La société patriarcale a pour habitude de condamner les femmes/lesbiennes qui dérogent aux normes de genre en vigueur. C’est un fait. Par ailleurs, puisque la masculinité est supposée naturelle et forte, il n’est pas rare, dans certaines sphères féministes, d’entendre dire que les femmes (entendez : les femmes cissexuelles) sont affaiblies par leur construction sociale et que pour s’en extraire elles doivent se détacher des codes féminins et se réapproprier des codes masculins, le plus souvent pour aboutir à une certaine « neutralité » androgyne (car il ne faut pas non plus aller trop loin dans la butchitude, car il ne faudrait pas ressembler à des mecs non plus).
Je n’ai évidemment rien à dire sur les différents choix individuels et/ou collectifs mis en œuvre par certaines femmes/lesbiennes pour vivre pleinement leur vie, s’épanouir dans leur genre et leurs relations, et survivre dans ce monde patriarcal. Toute attitude et toute expression de genre devrait être accessible à toute femme/lesbienne, quelles que soient les normes sociales en vigueur dans les différents groupes sociaux. Si certaines lesbiennes/femmes se réapproprient des codes masculins, tant mieux. À titre personnel, j’en suis même particulièrement ravie… Mais il ne faudrait pas en faire un programme politique unique. Selon moi, un des buts du féminisme devrait être d’aboutir à un monde où toutes les femmes/lesbiennes seraient en mesure de vivre à travers des expressions de genre et des attitudes qui leur correspondent et leur permettent de mener à bien leur vie, et non pas à un monde où pour s’émanciper toutes les lesbiennes/femmes auraient forcément à se réapproprier les codes masculins (même si cela reste une option parmi d’autres).
Car si certains « attributs masculins » sont bien utiles aux lesbiennes/femmes (par exemple : pouvoir ouvrir sa gueule), d’autres le sont moins (par exemple : être incapable de gérer le relationnel). Pourtant, en restant sur ces exemples, une femme qui assumera le rôle de gestion du relationnel sera simplement perçue comme une femme, alors qu’une femme qui ouvrira sa gueule sera perçue comme une femme émancipée ou transgressive (selon les contextes). Or, pour une émancipation féministe, il me semble tout autant nécessaire de savoir ouvrir sa gueule que de savoir gérer le relationnel. Ce sont les normes de genre rigides et la suprématie masculine qui sont un frein à l’émancipation des femmes et des lesbiennes, pas la féminité.
Il n’y a aucun schéma-type d’émancipation. Si certaines lesbiennes/femmes s’émancipent via une réappropriation des « codes masculins », d’autres s’émancipent via une revalorisation des « codes féminins », et d’autres encore réussissent à faire de savants mélanges entre les deux. Toute hiérarchie visant à placer l’émancipation « par la réappropriation du masculin » comme supérieure ou plus subversive que l’émancipation « par la revalorisation du féminin » n’est qu’une simple reproduction viriliste de la supériorité, de la légitimité et de la « neutralité » masculines. Donnons de la force à la féminité et arrachons la masculinité des mains des hommes. Dédiabolisons la féminité et désacralisons la masculinité, pour que chacune puisse trouver sa voie, loin de toute police du genre.
Nous avons toutes droit au féminisme, que l’on soit mécanicienne ou esthéticienne, femme au foyer ou prof de fac, ouvrière à l’usine ou travailleuse du sexe, qu’on shake notre booty ou qu’on fasse de la boxe, qu’on porte mini-jupes, chemises à carreaux, voiles ou costards. Moi, tout ce que j’aurais voulu, c’est être Laverne Cox et me marier avec Leslie Feinberg.

LE CISSEXISME

Le cissexisme est un système politique instituant la domination des genres cissexuels et/ou cisgenres sur les genres transsexuels et/ou transgenres, ces derniers étant considérés comme moins « naturels », moins « légitimes », moins « beaux » que les genres cissexuels dominants.
Le cissexisme permet aux personnes cissexuelles de développer certaines aptitudes et attitudes (notamment un sens de la légitimité particulièrement exacerbé) conduisant à une instrumentalisation, un pillage et un sabotage des luttes, personnes, problématiques et revendications trans.
Dans la suite de cette article, je ne cherche à aucun moment à nier la capacité d’agir des personnes trans. Si les personnes trans dans leur globalité – et d’autant plus les femmes trans racisées et/ou travailleuses du sexe et/ou migrantes et/ou incarcérées – font partie d’une catégorie socialement opprimée, nous ne sommes pas pour autant de simples victimes passives et pathétiques. Nous avons de l’agency, nous sommes capables d’agir sur nos situations, de nous défendre et de contre-attaquer. Et lorsque dans les paragraphes qui suivent je décris certains mécanismes conduisant à la domination des personnes cis sur les personnes trans, c’est simplement pour visibiliser un système peu connu (le cissexisme) et non pas pour confiner les personnes trans dans un rôle de victimes apathiques.

L’instrumentalisation des luttes trans
Il y a, au sein de la population cis, des personnes qui n’hésitent pas à initier, organiser ou participer à des événements et actions militantes axé.e.s autour des problématiques et revendications trans. Sous son apparence inoffensive voire carrément positive, cette situation implique pourtant de dangereuses conséquences. Car toute personne cherchant à bâtir sa carrière militante sur des problématiques qu’elle ne vit pas au quotidien et autour d’oppressions subies par d’autres est potentiellement louche.
Premièrement, les frontières entre « se positionner en soutien à » et « faire à la place de » sont parfois floues. Si tout soutien politique est précieux, il convient de faire très attention à ne pas tomber dans une appropriation illégitime et décomplexée des luttes. En bref : l’émancipation des opprimées sera l’œuvre des opprimées elles-mêmes, et ne me libère pas, je m’en charge !
Deuxièmement, on ne peut analyser une action en dehors du contexte dans lequel elle s’inscrit, ni en dehors des enjeux de valorisation sociale et de crédit politique qui existent au sein des milieux militants, des sphères universitaires, des relations humaines, etc. Le problème, c’est qu’une personne cis impliquée dans les luttes trans (qu’elle ait réfléchit ou non à ses privilèges cissexuels) sera bien souvent perçue comme la « gentille cis super déconstruite, engagée et désintéressée » et dédouanée de tout comportement opprimant. Ce qui conduit à accuser et diaboliser certaines personnes cis (les méchants-vilains-pas-beaux qui ne participent pas aux manifs trans) et à disculper et angéliser les autres (les gentilles-sympas-déconstruites-engagées qui se montrent dans les manifs trans). Or, ça me semble assez risqué comme calcul de concentrer tous nos efforts sur les attitudes/personnes les plus caricaturalement oppressives, en laissant par ailleurs le champ libre aux autres, moins identifiables, moins évidentes, moins frontales mais pas forcément moins néfastes. C’est le même principe que dans les luttes féministes, avec d’un côté les mecs identifiés comme des machos décomplexés et de l’autre les mecs supposés pro-féministes et anti-sexistes. Or, de nombreuses voix féministes s’élèvent régulièrement pour affirmer que ce n’est pas parce que quelqu’un s’auto-proclame pro-féministe qu’il ne peut pas quand même avoir des comportements sexistes ! De même, ce n’est pas parce qu’une personne s’auto-proclame alliée des luttes trans qu’elle n’a pas quand même des tas de comportements transphobes, transmisogynes et cissexistes ! Et il est hors de question qu’on fasse l’impasse sur de tels comportements sous prétexte que la personne en question est pleine de bonnes intentions et a déjà « fait plein de trucs pour les trans ».
Évidemment, il ne s’agit pas ici de simplement fustiger les individu.e.s. J’ai bien conscience que le problème majeur vient des dynamiques entre les groupes sociaux et des mécanismes systémiques qui instituent la domination de certaines catégories sociales sur d’autres. Aucun.e individu.e ne peut être tenu.e comme personnellement responsable des oppressions subies par d’autres. Je veux dire, j’ai même des ami.e.s cis… Mais en tant qu’individu.e, on ne peut pas se permettre d’ignorer les dynamiques dans lesquelles sont engagés les groupes sociaux auxquels on appartient, ni faire l’impasse sur les mécanismes historiques d’oppression qui nous entravent ou nous avantagent, et que l’on peut combattre ou entretenir. Je ne dis pas qu’aucune personne cis ne doit plus participer à la moindre action autour des revendications trans. Je dis simplement que cela n’a aucune valeur si ce n’est pas couplé avec une profonde auto-analyse de sa propre place et de ses propres enjeux et privilèges, ainsi qu’avec une rigoureuse auto-limitation face aux enjeux de valorisation sociale (en gros, une certaine humilité silencieuse).

L’instrumentalisation des personnes trans
Certaines personnes cis un minimum conscientes des critiques formulées ci-dessus font preuve d’une grande capacité d’adaptation en développant une parade relativement efficace : utiliser une personne trans comme caution.
La plupart du temps, les personnes qui mettent en place de telles stratégies sont souvent tellement sûres d’elles-même qu’elles pensent avoir compris ce qui est bon ou mauvais pour les luttes et les enjeux trans. Bien souvent, ce sont des militant.e.s cis homos et/ou féministes en mal de reconnaissance et convaincu.e.s que leur expérience personnelle leur permet d’avoir une vision globale et pertinente des problématiques trans, et qu’ils/elles sont les seul.e.s à pouvoir faire profiter de leur savoir-faire et de leur réseau à ces pauvres petites personnes trans idiotes et sans défense. Et quand ils/elles décident que telle ou telle action est bonne pour la lutte trans, peu importe qu’ils/elles soient suivi.e.s ou non par les communautés trans, ils/elles agiront quoi qu’il en soit. Mais pour ne pas risquer d’être accusé.e.s d’usurper la parole des opprimé.e.s, il faut qu’ils/elles trouvent une personne trans isolée (souvent dans une situation sociale difficile) pour leur servir de caution et donner un vernis d’« émancipation des opprimées par les opprimées elles-même » à leurs actions. De tels procédés donnent parfois lieu à des situations cocasses, où une action trans est réalisée par dix personnes, dont neuf cis et une trans.
Quelques fois, il arrive aussi que certaines personnes (souvent des femmes cissexuelles, blanches et hétérosexuelles) aient l’ambition de contribuer à la création d’un réel féminisme matérialiste inclusif et intersectionnel. Cette intention est louable à de nombreux égards, mais est la plupart du temps pourtant vouée à l’échec dès le départ. Quand un groupe militant constitué d’une majorité écrasante de femmes hétérosexuelles, blanches et cissexuelles cherche à créer une « diversité » en son sein par le recrutement souvent malvenu et irrespectueux de personnes racisées et/ou trans et/ou lesbiennes plutôt que de s’interroger sur les raisons qui ont conduit à la constitution d’un groupe militant quasi non-mixte hétéro-cis-blanche, cela sent en général d’avantage le déni culpabilisant de sa propre condition que la reconnaissance des privilèges qui y sont associés. D’autant plus lorsqu’on sait que bien souvent le seul objectif de telles démarches est d’obtenir des « quotas » suffisants de chaque « minorité relative »[8] afin de donner une légitimité au groupe majoritaire (les hétéros-cis-blanches) pour parler au nom de toutes les femmes, et que les problématiques considérées comme spécifiques passent généralement rapidement à l’as. S’il serait effectivement souhaitable qu’un réel féminisme inclusif finisse par voir le jour, je ne pense pas que ce seront des féministes blanches-cis-hétéros qui en seront à l’origine.
Instrumentaliser des personnes opprimées et/ou ayant suffisamment intégré une vision cis-centrée du monde dans le but de satisfaire ses propres objectifs cissexuels et de se donner bonne conscience est une expression particulièrement fourbe du privilège cissexuel. En effet, si des personnes cis s’imaginent suffisamment éclairées pour savoir ce qui est bon ou non pour la cause trans, c’est uniquement parce que le système cissexiste leur a donné un sentiment de légitimité démesuré. Et si certaines personnes trans sont parfois dans des situations où leur survie sociale et leur action politique dépendent du bon vouloir de personnes cis influentes, c’est parce que le système cissexiste cherche à les cantonner à des rôles subalternes et à les tenir éloignées de toute forme de pouvoir.

L’exploitation des visibilités, des revendications, des personnes et des histoires trans
Il arrive aussi que des visibilités, luttes, problématiques ou revendications trans soient détournées afin de servir des agendas homos et féministes cissexuels désirant profiter d’une tribune. En terme de visibilité, on peut par exemple citer l’Existrans qui se transforme fréquemment en Marche des Fiertés Homos. L’immense majorité des participant.e.s sont cis et une grande partie des slogans scandés seraient dignes d’une Lesbian and Gay Pride quelconque. Ainsi, une manifestation censée à l’origine donner de la visibilité aux personnes trans et intersexes finie par être totalement phagocytée par des personnes cis vaguement trans-friendly à la recherche d’une nouvelle occasion de parader en pleine rue.
Mais les personnes cis ne se contentent pas de s’approprier les visibilités trans. Elles exploitent aussi nos revendications et nos problématiques. Pour ce faire, elles se basent sur ce qu’elles croient connaître des questions trans dans le but de valider ou d’invalider leurs propres fantasmes et théories. Dans cette catégorie, on citera notamment certaines féministes cis matérialistes qui cherchent à démontrer le fait que le genre est construit socialement via des arguments particulièrement percutants tels que : « il suffit de regarder les trans » (sic). Ou encore les queer, pédés et gouines cissexuel.le.s convaincu.e.s que finalement « tout le monde est un peu trans » puisqu’il suffit de mettre une paire de talons (pour les pédés) ou de se couper les cheveux courts (pour les gouines) pour déroger aux normes de genre et à la binarité homme/femme.
Les personnes cis se débrouillent aussi très bien pour s’approprier l’histoire trans et s’assurer l’exclusivité de l’expertise concernant les personnes trans. Cela se voit notamment souvent dans les sphères universitaires où la moindre personne cis rédigeant un article ou une thèse sur le genre ou la transidentité peut rapidement être considérée comme experte de la question. Au final, ce sont des personnes cis qui finissent par détenir les clés d’une certaine réalité officielle quant aux histoires, questions et enjeux trans. Ce ne sont plus les personnes trans concernées que l’on écoute, mais tel.le universitaire cis qui a travaillé sur les questions trans. On peut aussi observer de tels phénomènes dans le monde des médias au sein duquel des personnes cis se bâtissent des carrières en réalisant des films ou en rédigeant quelques lignes sur des personnes trans en ne cherchant jamais à mesurer nos réalités mais uniquement à valider leurs propres fantasmes et à faire de l’audimat. Évidemment, si d’avantage de personnes trans étaient visibles dans les médias et les universités, cela changerait probablement un peu la donne. Mais les places sont chères, farouchement convoitées et défendues, et par ailleurs, de très nombreuses personnes trans abandonnent leurs études ou perdent leur travail lorsqu’elles transitionnent, perdent le soutien de leurs proches, se retrouvent dans des galères administratives considérables, sont victimes de pressions et de violences, etc. Bref, il y a de quoi décourager, entraver et anéantir même les plus ambitieux.ses et motivé.e.s.
Enfin, dans l’ombre de la « vie privée », il arrive assez souvent que des personnes cis profitent de la position sociale d’une personne trans pour l’exploiter de différentes manières. Puisqu’on vit dans un monde cissexiste, il arrive que des personnes trans soient, à un moment ou à un autre de leur vie, dans des situations affectives et relationnelles relativement pauvres et précaires, les amenant à subir toutes sortes de comportements abusifs. Pour exemple, je citerais les personnes cissexuelles qui profitent du manque de confiance en soi de certaines personnes en début de transition pour en faire des jouets sexuels dociles et soumis, celles qui profite du peu de vie sociale ponctuel de certaines personnes trans pour leur demander systématiquement de garder leur chat, leur chien ou d’arroser leurs plantes à chaque fois qu’elles doivent s’absenter pour assister à un événement mondain, celles qui appellent leurs ami.e.s trans uniquement quand elles n’ont rien de mieux à faire ou qu’elles n’ont pas trop le moral, puis qui les oublient ensuite dès que ça va mieux, etc. Les personnes trans dans de telles situations finissent parfois par ne même plus avoir de prise sur leur propre vie et par être coupées du reste du monde, dépossédées de leur temps et de leur espace. Bien entendu, ces mécanismes (comme bon nombre de ceux décrits dans ce texte) ne sont pas propres aux rapports cis/trans, mais sont des constantes des systèmes de domination. Je les utilise justement pour démontrer que le cissexisme et un système d’oppression parmi d’autres.

Un sabotage généralisé
Si les personnes cis veulent garder leur place, leur pouvoir et leur légitimité, il leur est nécessaire de saboter les solidarités trans afin d’éviter que les personnes trans ne se regroupent et soient en mesure de se passer de la validation et/ou de l’attention des personnes cis.
Nous sommes nombreuses et nombreux à avoir vécu une partie de notre vie dans la solitude (au minimum les quelques années qui précèdent notre transition et les premiers temps de notre évolution physique) et une telle expérience laisse des marques dans notre capacité à nous regrouper, à nous faire confiance et à nous reconnaître dans des enjeux et intérêts communs.
Les personnes cis savent profiter de cette situation et n’hésitent pas à se démener pour tenter de nous éloigner les un.e.s des autres. Pour ce faire, il arrive qu’elles suscitent des sentiments de concurrence entre les personnes trans (hiérarchisation selon la beauté, le passing, la conformité ou non aux normes sociales, etc.), s’appuient sur des différences politiques au mépris du lien communautaire (hiérarchie entre positionnements radicaux ou réformistes, mépris des solidarités communautaires lorsqu’elles passent avant les alliances politiques), fassent pathétiquement jouer des jalousies en donnant de la place aux un.e.s mais pas aux autres (appropriation/rejet d’une personne en particulier, acceptations sélectives, etc.), ou encore qu’elles frelatent des sujets de recherches universitaires ou des projets militants portés par des personnes trans, réduisant ainsi leur portée…
Bien que particulièrement vils et sournois, de tels comportements profitent des différences de pouvoir social entre personnes cis et personnes trans instituées par l’hétérocispatriarcat pour empêcher l’affirmation de fiertés trans et nuire à la constitution de communautés trans fortes, confiantes et solidaires qui risqueraient de porter atteinte à la suprématie cis.

PERSPECTIVES

En raison des mécanismes cissexistes et trans-misogynes bien ancrés et parfois dissimulés dans la société patriarcale ainsi que dans les sphères militantes féministes et LGBT, le transféminisme ne réussit pas à trouver de point d’accroche solide ni à maintenir un cap sans en être détourné.
Si l’on veut réellement provoquer une rupture entre les dynamiques militantes et la société patriarcale, et ainsi développer des alternatives satisfaisantes conduisant elles-mêmes à des offensives contre cette société patriarcale, il est urgent de procéder à un certain nombre de changements dans la structure même de nos esprits et des milieux sociaux dans lesquels on évolue.
Tout d’abord, il y a une nécessité urgente à revaloriser le féminin, la féminité et la féminitude. Les rôles et comportements socialement considérés comme « féminins » ainsi que leurs expressions plus ou moins conventionnelles doivent faire l’objet d’une réelle attention et compréhension. Si le patriarcat cherche certes à affaiblir les femmes, il cherche aussi à les exploiter. Et pour ce faire, il nous a attribué des rôles réellement utiles (la gestion de l’affectif, la rassurance, l’écoute, la gestion du « foyer », etc.) qui, s’ils ne doivent plus se faire au service des hommes, restent cependant utiles au sein de nos communautés (il faut bien que quelqu’un fasse la bouffe et fournisse des épaules sur lesquelles pleurer !). Ainsi, plutôt que de reproduire les schémas patriarcaux en invisibilisant les femmes/lesbiennes qui, au sein de nos communautés, prennent en charge ces rôles, il conviendrait mieux de leur redonner une place réellement considérée et de les répartir à chacune selon ses besoins/moyens, au même titre que des rôles et comportements dits « masculins » qui nous sont aussi bien utiles dans nos fonctionnements et dans la construction de nos émancipations. En bref, mon émancipation passe autant par le fait d’être accessible, impliquée et attentionnée envers mes sœurs et mes camarades que par le fait d’être inaccessible, insensible, et offensive envers les agents du patriarcat.
Ensuite, il est nécessaire que nous prenions le temps de redéfinir nous-mêmes nos réalités trans. Nous devons, en tant que premier.e.s concerné.e.s, nous saisir de la parole et de l’expertise qui nous ont été historiquement refusées. Nous devons prendre le contre-pied des interprétations cissexuelles de nos vécus et de nos histoires, afin de pouvoir nous exprimer dans notre multitude et notre complexité, sans nous phagocyter mutuellement. Nous devons refuser la chosification et la fétichisation qui nuisent à nos communautés et nous défaire des projections cissexuelles que nous avons assimilé. Nous devons refuser l’instrumentalisation et l’assimilation politiques. Nous devons nous méfier des cis qui recherchent plus de « diversité » et des trans qui espèrent plus de « respectabilité ». Nous devons refuser de sacrifier nos solidarités pour quelques miettes de reconnaissance. Nous devons faire preuve de rigueur politique en refusant l’intégration et la subordination. Nous devons trouver le temps de nous affirmer collectivement.
Enfin, il faut aussi et surtout que les personnes opprimantes (en l’occurrence les personnes cis, même si je pense que cela peut s’appliquer à diverses catégories sociales) sortent de la dynamique déni/culpabilité qui conduit soit à faire n’importe quoi, soit à ne rien faire du tout. Il est nécessaire que les personnes cis abandonnent leur légitimité débordante et leurs certitudes prétentieuses. Il est grand temps qu’elles se posent réellement des questions sur leur position sociale et leur identité de genre, qu’elles soient à l’écoute et qu’elles cherchent à comprendre par elles-mêmes les réalités et vécus trans sans pour autant être intrusives ou inquisitrices. Il est temps que les personnes cis arrêtent de chercher valorisation sociale et crédit politique dans nos jupes ou nos jeans. Il est temps qu’elles prennent conscience de leurs comportements cissexistes et transmisogynes et qu’elles prennent leurs responsabilités par rapport à ça. Il faut qu’elles arrêtent de manger à tous les râteliers en voulant être alliées des luttes/personnes trans tout en continuant à cautionner par leur présence et/ou leur silence des événements et/ou propos transphobes et/ou transmisogynes.
Et c’est seulement une fois que de telles mutations seront enclenchées que nous pourrons envisager d’éventuelles solidarités entre personnes cis et trans, que nous pourrons envisager de réelles émancipations féministes aussi riches et variées que le sont les lesbiennes et les femmes, que nous pourrons prétendre à un éventuel embryon d’alternative à la société patriarcale, et que nous aurons peut-être la chance de contribuer à un réel féminisme qui soit à la portée de toutes.

*****

NOTES

(promis, je vous fais des vraies notes de bas de page dès que wordpress veut bien me laisser faire)

[1] Je tiens à citer quelques noms, allez voir ce qu’elles font, c’est trop cool ! : Shaadi Devereaux, Cece McDonald, Lourdes Ashley Hunter, Lisa Millbank, Monica Roberts, Reina Gossett, Morgan M. Page, Emi Koyama, Juliana Huxtable, Joanna Cifredo, Monica Jones, Nathalie Reed, Janet Mock, Monica Maldonado, Erica FakeCisGirl, Fallon Fox, sans oublier la merveilleuse Laverne Cox et nos grands-mères Sylvia Rivera, Marsha P. Johnson, Miss Major, Sandy Stone… (et cette liste est loin d’être exhaustive !).

[2] Il est intéressant de noter que depuis la rédaction initiale de cet article, nous avons vu naître ceci : http://commentsensortir.org/2013/04/15/cfp-transfeminismes-politiques-des-transitions-feministes et ceci : http://lechodessorcieres.net/transfeminisme-101.

[3] La plupart du temps utilisé comme tel en français.

[4] Cf. le dernier paragraphe de la partie « misogynie classique » concernant la notion de « choix ».

[5] À ce sujet, voir SERANO Julia, « Coureurs de jupons : quand les médias représentent la révolution trans en talons et rouge à lèvres », in Manifeste d’une femme trans, et autres textes, éditions tahin party, 2014, p. 26 à 48.

[6] Pour une critique de la notion de « passing », voir SERANO Julia, « Démanteler le privilège cissexuel », in Manifeste d’une femme trans, et autres textes, éditions tahin party, 2014, p. 69 à 73.

[7] Le mot « race » est employé ici pour définir une réalité sociologique, et aucunement biologique.

[8] J’utilise le terme de « minorité relative » afin de mettre en évidence le fait que ce qu’on appelle souvent les « minorités » n’en sont pas forcément toujours. Pour ne citer que deux exemples, si les femmes/lesbiennes trans représentent une réelle minorité (dans la mesure où le pourcentage de femme/lesbiennes trans sur l’ensemble des femmes/lesbiennes est relativement faible), ce n’est pas le cas des femmes/lesbiennes racisées qui, si elles sont réellement minoritaires dans le féminisme raciste franchouillard, ne le sont pas pour autant dans la classe des femmes/lesbiennes. Pourtant, les problématiques des femmes/lesbiennes racisées sont considérées comme « minoritaires » au sein de nombreux mouvements féministes. Le terme de « minorité relative » désigne donc ici les personnes et problématiques considérées comme minoritaires au sein des mouvements féministes mainstream, qu’elles soient ou non des minorités réelles. J’imagine qu’il doit exister quelque part un terme très intelligent pour décrire cette idée, mais je n’en ai pas connaissance…

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