Jargon fem-iniste

« EUH, COMME, TOTALEMENT ! » :

ASPECTS POLITIQUES ET HISTOIRE PERSONNELLE D’UN JARGON FEM-INISTE.

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texte de Adrienne Graf, publié dans le fanzine Femmes Unite ! #2 (Portland, 2007) disponible en VO : ici ; traduit de l’anglais (USA) par Noomi B. Grüsig.

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Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été fem. Je ne suis jamais passée par une période tomboy, je n’ai jamais été « une des mecs ». Un des principaux indices qui a averti tout le monde – bien avant mon amour pour les perruques, les petits chiens ou Miami – a été ma voix. Insupportable et criarde, elle devait planer au dessus de toutes les voix des autres enfants, braillant des choses à propos de poneys, de dauphins et de princesses.

J’avais le look des filles de la Vallée avant même que la Vallée n’arrive au bord du Pacifique [le « look Vallée » fait référence à un style particulier attribué aux filles de la vallée de San Fernando, à Los Angeles, NDT], agrippant mon cartable orné de poneys et d’arcs-en-ciel, faisant tinter les bracelets lestant mes poignets, et faisant la gueule, ENTRE AUTRES, aux garçons de ma classe. Toute petite, ma tendance au bavardage a été remarquée par mes camarades de classe et par ma famille campagnarde (merci à vous) et pas vraiment prise au sérieux. JAMAIS. Avec le rythme de ma voix (j’ai toujours parlé avec une intonation de mots qui monte en fin de phrase) et les ponctuations que j’utilisais (« comme », « alors », « quoi », « totalement », etc.) j’ai compris assez vite que ma façon de parler était considérée comme stupide et risible. (Ah, tiens, une remarque : la série Clueless était ma putain de Bible. Évidemment !)

J’ai grandi assez vite ─ je me suis débrouillée pour échapper à la fac en participant au mouvement riot grrrl et en vivant ma vie de bébé-gouine ─ mais maintenant, dans le monde adulte, j’ai découvert que certaines personnes se comportaient encore comme des enfants. Dans le paysage désolant offert par l’activisme anarchiste couplé à la toute aussi ennuyante Scène Gouine de Portland (et j’ai cumulé les deux, parce que je le sentais venir GROS COMME ÇA…) ce n’était toujours pas bien de parler comme je parlais et de s’habiller comme je m’abillais.

J’ai fait partie d’un collectif anarchiste, que j’avais rejoint un peu parce que je cherchais vraiment des amis et une communauté (que je ne trouvais pas, à ce moment, dans la communauté gouine/queer), un peu parce que ma petite amie de 17 ans y était impliquée, et PRINCIPALEMENT parce que je croyais avec ferveur à l’entraide et aux idéaux de la communauté anarchiste.

J’avais en permanence l’impression d’être une grosse plaisanterie. Les mecs avec qui j’aurais aimé bosser ou que j’aurais simplement aimé rencontrer, voulaient me baiser ou pensaient que j’avais l’air stupide [En VO : « I sounded stupid » = « je « sonnais » stupide », le mot « sounded » a ainsi un double sens, à la fois comme synonyme de « sembler » ou « avoir l’air », et à la fois en référence au son « sound » de la voix, NDT]. J’ai aussi été attaquée par une gouine plus âgée du milieu qui m’a laissé un message téléphonique me disant que j’avais besoin « d’apprendre à parler plus intelligemment si je voulais représenter l’anarchisme » et qui au fond me disait de « retourner faire les boutiques ». Je me souviens être restée assise dans ma chambre, en larmes, écoutant son message encore et encore, et me haïssant totalement.

Ça ne s’est pas arrêté là. Je n’écris pas ce texte pour extérioriser mes rancœurs (hé, j’ai des thérapies pour ça, et en plus j’ai complètement grandi maintenant !) mais pour illustrer à quel point j’ai trouvé une communauté radicale/queer hostile et sexiste à ce moment.

Voici une myriade de merdes complètement hallucinantes qui me sont arrivées (liste NON-exhaustive) : railleries (juste devant moi) par un groupe de jeunes gouines qui étaient supposées être mes amies ; différentes personnes levant les yeux au ciel quand je parlais ; besoin de « prouver » mon intelligence lors de réunions anarchistes puisque mon comportement et mon apparence étaient méprisés ; invalidation constante et persistante de la part de gouines et d’autres queers ; railleries (lourdes) lors de nombreux, nombreux, nombreux événements punks ; désapprobation et désolidarisation de la part de membres de ce que je croyais être ma communauté lorsqu’on m’attribuait des comportements « d’hystérique », de « garce » ou de « commère » (que des défauts féminins, si je peux me permettre de préciser). Un jour, je suis allée voir une amie dans le magasin où elle travaillait pour papoter un peu et quand je suis partie, sa collègue (qui s’identifie fortement comme une féministe) s’est plainte d’à quel point une femme (= moi) a l’air stupide quand elle parle haut/aigu (= la hauteur normale de ma voix). Cool.

J’ai pété les plombs, je me suis effondrée, j’ai intégré le sexisme banal de mes congénères, je me suis détesté. Mais vous savez quoi ? Je ne pouvais pas arrêter. Je ne savais pas comment « parler plus intelligemment » ou comment « avoir l’air plus convenable » [En VO : « to look and sound more appropriate » : cf note précédente concernant le double sens du mot « sound », NDT]. Je ne pouvais juste pas m’arrêter, j’étais comme un train gay incontrôlable, accélérant le long de rails dorés, avec comme conducteur Nathan Lane dans un costume de paon, et il n’y avait simplement rien que je puisse faire contre ça.

Alors désolée si je ne « sonne » pas comme vous voudriez, si je ne ressemble pas à ce que vous voudriez, ou si je suis incapable de la fermer quand il se passe quelque chose d’énervant. Ma libération de genre s’articule en partie autour de l’idée que toutes les expressions de genre peuvent être radicales, intelligentes et brillantes, et cela inclut celles et ceux qui parlent haut/aigu.

Il n’y a qu’à changer la façon dont sonne le mot « intelligence » ! C’est non seulement sexiste de penser qu’une SEULE façon de parler est intelligente, mais c’est aussi sacrément raciste, classiste, validiste et régionaliste (je pousse ici un cri pour mes amies sensationnelles et traînantes [en référence à l’accent « traînant » des américains du sud, NDT] du Sud, vous « sonnez » tout aussi bien que moi !).

Et la prochaine fois que vous êtes à proximité d’une femme ou d’une personne féminine (ou de qui que ce soit, d’ailleurs) et que vous pensez qu’elle a l’air stupide, demandez-vous sérieusement pourquoi vous pensez ça…

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