Being brave and vulnerable, it’s crucial.

BEING BRAVE AND VULNERABLE, IT’S CRUCIAL.

une interview avec Ayla

interview réalisée par Ayla & Kernan, parue dans la brochure 123-punch, how misogyny hurts queer community (USA, 2000’s) disponible en VO ici , traduit de l’anglais (USA) par Noomi B. Grüsig.

KERNAN
Ayla est une femme. Ça lui a pris beaucoup de temps simplement pour en arriver là, sans que les autres n’invisibilisent ou ne remettent en question ses identités féminine et queer. Il s’avère que c’est une femme trans, de 27 ans. Mais n’essayez pas de lui en tenir rigueur ! Elle a un esprit calme, sombre et sérieux et un cœur tendre et ouvert. Imaginez un poisson. Elle est aussi complètement fan de métal et elle ne correspond pas vraiment à l’image stéréotypée qu’on peut se faire d’une femme trans. Ça vous parle ? Elle est dans ce zine parce qu’elle a de nombreux coups de gueule à pousser.

KERNAN
On a déjà eu beaucoup de conversations à propos de comportements blessants et énervants auxquels tu as été confrontée des contextes LGBT, suite aux réactions des femmes/lesbiennes cis à ton égard. Est-ce que tu peux malgré tout développer un peu pour nos lectrices et nos lecteurs ?

AYLA
Euh… J’ai l’impression que les lesbiennes & femmes queer cisgenres sont parfois « ok avec moi » ou « sympas avec moi » en tant que camarade queer, mais ça semble être uniquement parce qu’elles me perçoivent comme un pédé efféminé tendre, une sorte de garçon sympa aux cheveux longs. C’est ça le type de validation auquel j’ai droit. Et pas en tant que femme. C’est un peu comme si elles faisaient la course aux « bons points politiquement corrects » en essayant (en apparence) d’être « cools & sympas » avec moi, une femme trans, sans jamais vraiment reconnaître ni valider mon appartenance au genre féminin. J’ai l’impression que les lesbiennes (en particulier) et les femmes queers cis sont rarement interpellées sur ces formes insidieuses de transphobie qui me semblent pourtant encore bien vivaces dans de nombreux esprits. Parfois, ça donne des trucs du genre « Hey, c’est tout ce que tu vas obtenir de moi, espèce de monstre… », mais bien cachés sous un semblant de gentillesse qui se maintient en surface. En réalité, cette façon d’être « cool avec moi » signifie seulement que je ne devrais pas subir (en tout cas sur le moment) d’hostilité, d’intolérance ou d’humiliation condescendante… Je détecte que sous la surface les lesbiennes sont souvent paranos face à moi, tellement nerveuses à l’idée que je puisse éventuellement être attirée par elles ! On dirait qu’elles se posent la question du nombre de choses qui risqueraient d’être remises en cause si par malheur elles m’acceptaient et me reconnaissaient comme une femme queer parmi d’autres, avec mon propre vécu légitime lié à mon expérience du genre féminin. J’ai l’impression que de tels comportements sont le plus souvent le fait de lesbiennes et femmes queers cis semblant suivre la seconde vague féministe relative aux femmes et aux hommes, à la transsexualité, ainsi qu’au genre et à la sexualité en général. Il semblerait qu’elles essayent de sur-compenser leur ignorance indéniable et leurs propres phobies en étant excessivement gentilles avec moi. J’ai aussi parfois droit à des réactions du genre « Oh comme c’est mimi, tu es une de ces femmes trans qui existent dans ce monde et dont j’ai entendu parler ». Des attitudes paternalistes, condescendantes et humiliantes comme « Oh comme c’est mimi, tu essayes d’être une femme ». Wow, c’est marrant ! Imagine, je me sens tellement validée par celles qui ont des vécus de femmes queer que je pourrais aller me jeter sous un pont. Je veux dire, ce ne sont évidemment pas que les lesbiennes / femmes queers cis qui ont ces types de comportements, ce sont aussi les femmes straight. En fait, ce sont toutes les personnes cisgenres. Avec mes amis proches, on a aussi réfléchit à ce regain inexcusable de séparatisme lesbien essentialiste qui a refait surface ces dernières années. Cette réminiscence va de paire avec la seconde vague féministe dont je parlais tout à l’heure. Elles se tiennent même tendrement par la main. Au final, ça a probablement toujours été le cas. Ça semble évident. C’est vraiment attristant et blessant quand des gens qui ont prétendu se préoccuper d’une chose à un moment finissent simplement par laisser tomber. On dirait qu’ils tiennent vraiment beaucoup à leur précieuse petite vie pleine de foutues croyances sur le genre, la socialisation, le corps, le « sexe » / « sexe de naissance », la sexualité, etc. Ce sont des personnes que j’ai un jour considéré comme mes amies ou au moins comme des alliées ou des membres de ma supposée « communauté » LGBT. De telles attitudes impliquent parfois une forme de transphobie dissimulée, ou conduisent au sabotage pur et simple de toute solidarité trans ainsi qu’à l’abandon de revendications qui semblaient jusqu’alors acquises, bien que temporairement. Puis, bon, en général tout le monde lève les yeux au ciel en réponse aux problématiques trans et aux besoins réels de sécurité et de solidarité exprimés par les personnes, ce qui montre bien le manque global de sincérité et de cohérence. J’ai vraiment l’impression qu’il y a une tendance générale à dire que « Ça y est, on a fait des trucs trans, on peut passer à autre chose maintenant ! Non ? Vous avez eu votre tour pour parler de vos pauvres petites vies, alors retournez dans vos placards (ce qui n’est de toute façon pas si grave, particulièrement en ce qui concerne les femmes trans qui ont de toute façon été socialisées comme des mecs), et laissez les vraies personnes récupérer leur espace vital, que vous aviez infiltré pendant un temps… » Ça alors ! Qu’est ce que je m’imaginais ! Mon parcours de vie, c’est seulement pour m’amuser, juste pour faire semblant, uniquement le week-end quand personne ne regarde, vous ne le saviez pas ? Je me cache habituellement dans ma petite cave, comme une bonne petite trans, pour éviter qu’un hétéro-beauf ne me frappe à mort. Qu’est ce que je suis conne ! Je n’ai ni travail, ni vie, ni relation, ni rien qui me tienne à cœur ou en quoi je crois. Juste me complaire dans mon malheur et m’apitoyer sur mon sort dans mon placard de honte et d’illusion, comme je suis censée faire. Allez, sans blague ? Je veux dire, tout est à mes pieds ! Le monde m’appartient, bordel ! C’est sûr, je pourrais aussi juste choisir de ne pas être une femme si je voulais, et retourner de l’autre côté de la barricade pour récupérer toutes les avantages et privilèges qui me sont offerts en ce monde, vu que je suis née mâle. N’est-ce pas ? C’est pas comme si je préférerais me suicider, hein. Oups, je suis vraiment trop stupide…

KERNAN
Et avec les femmes cis straight ? Es-tu confrontée aux mêmes réactions ou pas ?

AYLA
Oui, je suis à peu près confrontée aux mêmes réactions. À coup sûr, quelques conneries du genre « Oh, comme c’est mimi… ». J’ai surtout droit à beaucoup de commentaires inappropriés du genre « J’en ai entendu parler sur Oprah [The Oprah Winfrey Show, talk show très populaire aux USA, ndT] », et là c’est parti pour des tonnes de questions intrusives et des « Je sais tout à fait ce que tu ressens, laisse moi t’apprendre la vie ». Ah. Ce sont des moments ridiculement ennuyeux, faux et blessants. Oui, ce sont ces conneries qui sont les plus flagrantes. Tout comme « Oh mon dieu, je sais ce qui t’arrives et ô combien ça doit être horrible et difficile pour toi ! », ou d’autres choses dans le genre. Je veux dire, à tous les coups il y a des personnes qui disent des trucs du genre « Vraiment, vraiment, ça t’arrives à Toi ! », la tête pleine d’idées tant attendues, prévisibles et malheureusement normalisées quant à ce qui est censé faire partie de mon expérience (et de celle de toutes les personnes trans, je suis sûre). Je veux dire, je suis sûre que vous savez à quel point les gens peuvent être stupides, et parfois de manière très obstinée on dirait. Mais j’imagine que ce que je veux surtout dire en parlant de tout ça, c’est que la plupart de ces trucs se produisent dans le non-dit et l’insidieux. En silence, sans aucun recours, et la plupart du temps sans que personne ne remarque rien, sauf moi dans ma vie quotidienne. Ce qui inclue définitivement aussi ce que je disais à propos de mes expériences avec les lesbiennes / femmes queers cis. Mais oui, ce que je subi le plus souvent dans mon quotidien de la part des femmes cis straight, ce sont des réactions dures/hostiles à mon corps et à mon expression de genre… Une confusion troublante envers qui je suis. Souvent, ça peut prendre les formes suivantes : fascination malsaine (dévisager, rire, ricaner entre amis et même avec des inconnus), horreur et dégoût (différentes formes de haines explicites ou subliminales, colère, jugement), impatience et inconfort (être incapable de « comprendre/classer/respecter » mon genre et ma sexualité), et tant d’autres… Je travaille dans le centre ville de Portland, pile poil au milieu de Straight-land. Tous les trous du cul bourgeois ou de classe moyenne, straight, résidants des banlieues pavillonnaires, sont partout autour de moi au quotidien et j’interagis avec eux, en essayant malgré tout de rester forte et fidèle à moi-même. C’est dur. Sans le moindre doute, j’encaisse quotidiennement des tas de réactions pourries de la part des beaufs straight lambda. Particulièrement dans les ascenseurs, avec les hommes d’affaires blancs, riches, etc. C’est pénible et répugnant. Leurs regards insistants et voyeurs, ceux qui me jaugent de haut en bas, tous les regards qui disent « Qu’est ce que c’est que ce truc ? », tous les connards qui me fixent avec horreur, etc. Mais oui, pour autant, j’ai besoin de m’attarder sur les réactions à mon égard de la part des autres femmes, dans mon monde. À quel point ça peut être douloureux. Surtout depuis que dans ce zine vous avez commencé à beaucoup parler de misogynie et de transmisogynie, entre personnes ayant certaines expériences communes. La plupart du temps, les femmes cis straight sur-jouent cette espèce de gentillesse exacerbée, bizarre et suspecte. Bien entendu, seulement si elles ne sont pas trop occupées à m’assigner dans la catégorie HOMME et à refuser de prendre le temps de me regarder, d’attendre un indice ou de demander qui je suis avant d’élaborer des hypothèses ayant pour effet de me rendre encore plus invisible. Ah… Il y a aussi les fois où elles se vantent, sans me demander mon avis, à propos de tous les trucs TRANS qu’elles ont découvert ces derniers temps. Toutes ces choses qu’elles ne peuvent juste pas croire… Blablabla… Ah. Vomi. Foutez moi la paix. Non, je n’ai pas vu ce fameux film de boxe [allusion au film Beautiful Boxer, ndT]. Non, je n’en ai rien à fiche de Transamerica ou de Oprah. Non, on ne parlera pas (encore) de Ma Vie En Rose, ni de Boy’s Don’t Cry, etc. Discute de ça avec quelqu’un d’autre. S’il te plaît ! Non, je ne veux pas entendre la dernière connerie que ta famille, ta meilleure amie, ton coloc’, ton amoureuse a dit sur les personnes trans. J’en ai entendu assez de mes propres oreilles pour un bon bout de temps… Ce n’est pas comme ça qu’on devient une alliée. Un bon début, par contre, serait d’écouter, d’apprendre, de se préoccuper, d’abandonner un peu de légitimité, et de faire un travail personnel sur l’identité de genre, l’expression de genre et les constructions de genre (comme tant de personnes trans doivent le faire, partout, tout le temps). Apprendre à être juste et attentionnée, sans jugement ni dédain pour le corps de quiconque. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu participer à ce zine, et pourquoi je suis si enthousiaste vis à vis des choses qui y sont dites et écrites. Ça a tellement de sens de partager nos guérisons, nos découvertes et de grandir ensemble. Nous devons arrêter de rester dans l’ombre, d’avoir honte, de nous taire et d’être ignorées. Nous devons oser dire que tout ça c’est de la merde et que ça va changer, même si on doit pleurer, crier et s’imposer. Merci à vous d’être courageux et vulnérables. C’est crucial.

KERNAN
Ok, on respire profondément… En ce qui concerne le sexe, les flirts et les rencards, tu m’as déjà dit avoir vécu quelques expériences glauques et avoir assisté à divers comportements merdiques… Est-ce que tu peux en parler un peu, notamment du mécanisme de fétichisation ?

AYLA
Ah, nous y voilà. Oui, vaste sujet… Ça fait un peu le même effet qu’un grand monstre effrayant juste là, qui m’attend pour me désintégrer en mille morceaux. Être fétichisée est ma plus grande peur, que ce soit comme une icône de la transsexualité, ou juste comme un corps « freak », un modèle de carnaval, ou quoi que ce soit dans le genre. Ça anéanti et humilie complètement mon corps, mon âme et mon esprit. Beaucoup de personnes, de toutes sexualités et de toutes identités de genre, me fétichisent et me dévalorisent en réduisant mon expérience à un aspect sexuel. Comme si, ce que je suis était une prouesse sexuelle, ma plus belle réussite. Ou au moins, ça serait la seule chose de valorisable et intéressante chez moi. Oui, d’accord, j’ai aussi vu ce film… Et oui, Tim Curry est terriblement sexy dans un corset. Mais hey, devine quoi ? La vie des femmes trans ne se limite pas au sexe, à la sur-disponibilité sexuelle et/ou à l’objetisation sexuelle. C’est simplement la même chose que pour les femmes cis (toutes sexualités confondues) des mouvements féministes qui se sont toujours battues pour dénoncer l’objetisation et son aspect avilissant : que la valeur des femmes soit limitée et rabaissée à leur disponibilité sexuelle, à leurs capacités sexuelles, à l’usage que peuvent faire de leurs corps ceux qui les jugent du haut de leurs privilèges pour exercer sur elles leur pouvoir. Je ne veux pas m’aliéner d’avantage, ni accentuer cette séparation qui a existé et qui continue d’exister entre les femmes cis et les femmes trans. Et quand on discute de ces choses, je ne veux pas parler d’expériences de femmes sans y inclure la mienne, et encourager ainsi encore plus la transphobie et la transmisogynie. Parce que merde, c’est déjà suffisamment le cas comme ça, malheureusement. D’accord, nous ne sommes pas pareilles. Nos expériences différent, et c’est souvent important de faire cette distinction. Par exemple, oui, les femmes cis ne partagent pas forcément l’expérience d’avoir peur d’être frappée à mort par des gros bras pour avoir osé être une fille avec une bite dans leur monde. Mais c’est juste que toutes les expériences des femmes diffèrent les unes des autres. Il y a beaucoup, beaucoup de manières d’être une femme dans ce monde. J’aimerais que ceci soit évident et ne pas avoir besoin de le dire, mais apparemment ce n’est pas le cas : la vie de chaque femme trans est différente et unique. On ne porte pas toutes les mêmes fringues, on n’a pas toutes la même sexualité ni la même identité de genre, on ne baise pas toutes de la même façon, on n’est pas toutes attirées par le même genre de personnes, on ne parle pas toutes de la même manière, on n’a pas toutes la même apparence, on n’a pas toutes les mêmes positions politiques, on n’a pas toutes vécu la même enfance, etc. Le plus navrant pour moi, c’est que j’ai souvent entendu de telles conneries de la bouche d’autres femmes queer, ce qui est particulièrement déprimant. C’est une autre raison pour laquelle être fétichisée est humiliant, empoisonnant et tellement fourbe. Nous ne sommes pas forcément des « culs-freaks », des monstres sexuellement disponibles voulant tout essayer, avec des désirs et des pratiques BDSM, désespérément sexy et prêtes à baiser 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Je ne suis pas l’incarnation de cette chanson crasseuse que tu adores et que tu as pulvérisé dans les oreilles du public à la dernière soirée « lez/queer-trop-bourées-pour-baiser » de ta ville. Je veux dire, merde, je suis sexy. Ces dernières années, j’ai eu sans aucun doute des aventures de pétasse scandaleuse et polyamoureuse en dansant, en flirtant, et en baisant. Je kiffe vraiment ça, je suis une putain de queer et je suis excitée par le sexe, oui. Mais je travaille aussi particulièrement à la construction d’une communauté, d’une famille et à l’élaboration de solidarités avec les personnes qui me sont chères et pour qui je suis chère. L’amitié intime, les relations affinitaires et le soutien sont des choses auxquelles je confère une très haute valeur.

KERNAN
Merci de partager toutes ces foutues situations intimes hyper violentes. Mais si ça ne te dérange pas, je vais te demander de développer un peu plus… Comment les mécanismes de fétichisation te marquent-ils ?

AYLA
Les gens apprécient m’utiliser de temps en temps pour leurs expérimentations bizarres ou pour mettre de la nouveauté dans leur relation au sexe, à l’érotisme, à la sexualité ou au genre. Tout ça se produisant le plus souvent de façon implicite et inassumée, mais néanmoins suspecte et non consentie. Avec les gouines, je sens parfois qu’elles veulent « essayer » une femme trans pour l’aventure, ou qu’elles veulent s’imaginer avec un gars sans pour autant perdre leurs points de lesbienne « gold-star » (le dernier point pouvant être illustré par quelqu’une qui m’a simplement dit un jour : « Je suis toujours gold-star ». Genre, ok, mais en réalité c’est qui que tu essayes de convaincre là ?). Parfois, de la part de pédés, de gays ou de mecs bis/queer, je ressens des espèces de « Oh, chéri. Qu’est ce que c’est ? C’est bizarre et sexy ! Ça ressemble assez à un mec pour que je le baise ». Ou des trucs dans le genre. Les gays et les hommes queer me sexualisent et me draguent souvent, et parfois ça me le fait, parce que oui, je suis queer et attirée par les queer. Alors oui, merci de me regarder, mais aussitôt je redeviens invisible. Et pour les autres, je suis plus souvent invisible que vue, appréciée et validée pour moi-même. Fais chier. C’est blasant parce que je suis souvent attirée par des hommes, et j’aimerais qu’on sorte ensemble, qu’on fricote, qu’on baise, mais les mecs straight peuvent être vraiment compliqués par rapport à ça, ou sont juste totalement indisponibles pour moi de toute façon. Particulièrement quand je sens que les mecs straight sont « bi-curieux » et me veulent pour que je sois une sorte d’étape à mi-chemin vers, tu sais, le fait d’être avec un gars. Mon dieu, vraiment ! Foutez moi la paix. Je ne veux pas être votre « exploration de coming out », votre expérience scientifique ! Et puis il y a les filles straight. Je perçois une autre forme de curiosité de leur part, par rapport au fait de sortir avec ou de baiser une femme trans, pour essayer d’être avec une femme sans trop se mouiller, en restant dans un juste milieu « raisonnable ». Tu vois ?… Dans le genre « Ce n’est pas si difficile d’être queer après tout, non ? Tu es juste un mec efféminé. J’ai l’habitude de ce genre de choses. Ton corps correspond à peu près à ce que je m’attend normalement à trouver quand je baise d’autres personnes, je veux dire des mecs. Tu as une bite, non ? N’est-ce pas ?… Attends…, non ? ». Une femme avec qui j’ai fait l’erreur de m’engager pendant un temps m’a demandé un jour, alors que nous étions en train de nous peloter : « Ça te sert à quoi de baiser, toi ? À quoi bon ? ». À partir de ce moment, j’ai commencé à dégringoler psychologiquement. Trop cool. Je ressens beaucoup d’anxiété et de nervosité vis à vis des personnes que je viens de rencontrer, je me demande ce qu’elles attendent de moi, de mon corps. Je me demande ce qu’elles veulent comme pratiques sexuelles, ce qu’elles attendent de mon corps, de son apparence, de ce qu’il peut ressentir, de ce qu’il est capable de faire, etc. C’est déconcertant et épuisant. J’en suis venue à me comporter comme une top stone [on dit d’une personne qu’elle est « top » quand c’est elle qui mène le rapport sexuel, et qu’elle est « stone » si elle refuse de se laisser toucher par sa partenaire, ndT], alors qu’en réalité je ne voulais pas de ce rôle en moi. J’ai fini par prendre l’habitude de garder tous mes habits sur moi et de me concentrer sur l’autre personne, tout en me sentant condamnée à reproduire encore et encore cette forme de sexualité solitaire qui m’isolait, dans laquelle je ne me suis jamais sentie en sécurité ou en confiance, et qui ne m’a jamais laissé la possibilité d’être vue ou écoutée. Je ne sais pas, mais je me demande si certaines des sexcapades dont j’ai parlé n’ont pas été encouragées par un état d’esprit général dans la communauté LGBT, et par certaines formes d’injonctions et d’attentes nous dictant d’être des personnes très disponibles sexuellement, libertines et indécentes. J’ai souvent eu l’impression que cette communauté générait une atmosphère de compétition, où les limites sont floues et où l’on attend des personnes qu’elles soient actives sexuellement la plupart du temps, voire toujours, ou au moins assez souvent, et surtout que ça se sache. Ça m’agace, et ça m’énerve vraiment très fort. J’éprouve régulièrement le besoin de me retrouver en moi-même d’une manière calme et solennelle, pour réfléchir à qui je suis vraiment, à ce que je désire réellement, à quelles sont mes attentes et mes besoins dans ma vie et mes relations avec les membres de ma communauté/famille LGBT radicale. J’ai parfois besoin d’être loin de la pression qui se fait sentir dans beaucoup d’endroits souvent superficiels que nous avons fini par faire exister ensemble : les boums, bars, performances, manifs, et autres événements queer.

KERNAN
Oui, je pense vraiment que beaucoup de personnes LGBT ou queer auraient besoin de réfléchir à la notion de limite et de consentement… Qu’est ce que tu voudrais encore voir d’autre, d’un point de vue personnel et en tant que membre de la communauté LGBT ?

AYLA
Je crois vraiment que les lieux et les expériences communautaires LGBT sont importants et je sais combien cela peut s’avérer utile pour nous toutes et tous. Principalement pour pouvoir juste se laisser aller et se détendre ensemble, loin de ce monde de merde dans lequel on vit souvent, loin de nos boulots, loin de la visibilité publique qui s’exerce en permanence dans la ville et dans Straight-Land. Cependant, je crois aussi que le fonctionnement de ces espaces constitue la raison précise expliquant pourquoi des personnes comme moi, ou comme d’autres amis et amies proches (trans ou non) se retrouvent souvent à la périphérie, isolées et ostracisées. Je n’ai pas le choix, je dois me débrouiller seule avec mon anxiété, ma peur du vide et de l’abandon, quand tout ce que j’ai pour évoluer, quand les seuls endroits où je peux exister et m’exprimer au sein de la « communauté LGBT », sont ceux que j’ai mentionnés. Attention, je sais que je peux agir sur ces choses dans lesquelles j’ai choisi de passer mon temps et d’investir mon énergie. Je m’y atèle, et je crée autour de moi une communauté faite de personnes et d’expériences qui me nourrissent, qui m’inspirent et qui m’aident réellement à guérir. À ce moment de ma vie, je travaille vraiment sur ma capacité d’agir, d’influencer et d’initier des choses, et j’essaye de l’approfondir jusqu’au énième degré. Mais j’aimerais voir d’avantage d’initiatives collectives de la part de personnes LGBT cherchant à provoquer des changements profonds et significatifs, en nous connectant d’avantage les unes avec les autres au sein de nos communautés et « familles ». Nous avons tous le pouvoir et la possibilité d’agir. Nous pouvons et devons faire des choix, même si ce n’est pas souvent facile et que je me rends bien compte que la plupart du temps nous restons englués à simplement essayer de survivre, et que dans ce contexte les relations aux autres restent très secondaires et irrégulières. Kernan, je me souviens qu’on a déjà beaucoup parlé de tout ça,… J’aimerais voir d’avantage de solidarité. Pour de vrai. Je parle dans une perspective globale. Je parle en tant qu’Ayla, mais aussi en tant que personne liée à celles et ceux qui me sont proches et à ma famille LGBT et queer, et en tant que membre d’une large « communauté LGBT ». Ça ne me quitte pas. Mon expérience n’est pas quelque chose que je peux oublier, que je peux mettre de côté ou entre parenthèses, ou dont je peux me préoccuper plus tard, peu importe à quel point j’essaye. Je veux m’apaiser. Je veux guérir. Et je veux une communauté LGBT capable de me soutenir dans ce processus.

KERNAN
Je suis carrément d’accord. J’aimerais vraiment sentir plus de solidarité entre les personnes LGBT et queer, et voir plus de personnes partir à la rencontre d’autres LGBT, en dehors de nos petits milieux et cercles d’amis. Pfff, un jour, peut-être… Autre chose à rajouter ?

AYLA
Pour moi, ça a été vraiment difficile, effrayant et déroutant d’être sollicitée pour participer à ce zine. Ce n’est jamais évident de sortir de l’ombre, et c’est toujours le cas en ce qui me concerne. C’est un processus qui prend toute une vie. Je me sens particulièrement exposée et gênée, dans la mesure où l’on cherche à construire une réflexion honnête, en toute confiance et sans nier les choses ni chercher d’excuses. Pourtant, je savais au fond de moi que je mettais en péril ma « sécurité » et mon « bien-être » en gardant mon expérience privée, loin des jugements extérieurs et du rejet des autres. Puis merde, j’ai réalisé que c’était justement ça la vraie raison de pourquoi je devais parler de mon expérience, et qu’en fait c’était un besoin crucial. Merde au silence. Merde aux personnes qui s’en tirent toujours malgré leurs comportements excluants et les stéréotypes qu’ils véhiculent sur les femmes trans. Alors j’ai accepté l’idée un peu moins effrayante de faire une interview, mais ça tu le sais Kernan… Et je ne sais pas comment exprimer à quel point j’apprécie l’espace, l’encouragement, le soutien et la validation que tu m’apportes en me permettant de prendre de la place, d’exprimer des choses et d’être écoutée. La façon avec laquelle tu valorises mes propos… Merci pour ça, Kernan. Franchement, tu es merveilleux et je trouve ce zine vraiment génial et très important. Crucial. Ça m’a semblé un travail titanesque de parler de toutes ces choses intimes, dures et parfois profondes, et ça m’a demandé beaucoup d’énergie d’un point de vue émotionnel. Par le passé, j’ai souvent vécu les choses d’une manière très secrète et honteuse. Je m’isolais et me fermais totalement… Plus jeune, je me réfugiais dans la lecture des journaux quand je ne savais pas vers quoi d’autre me tourner. Alors oui, ça a été intimidant d’essayer de me motiver et de rassembler assez de courage pour exprimer tout cela. Mais je crois que verbaliser ces choses et briser le silence de l’isolement est quelque chose qui devrait se reproduire encore et encore. Alors merci d’avoir lu.

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