Le quiz du genre

Traduction d’un article de Minnie Bruce Pratt paru dans le n°6 des Cahiers de la Transidentité, et aussi disponible sur le site de l’ODT.

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Le quiz du genre

 

Par Minnie Bruce Pratt

Texte traduit de l’anglais (USA) par Noomi B. Grüsig.

Quiz, n. [ ? suggéré par L. quis, qui, que, quoi, quid, comment, pourquoi, mais encore]. 1. [Rare], une personne bizarre [queer] ou excentrique. 2. une plaisanterie ; un canular. 3. un questionnaire, un examen oral ou écrit, souvent informel, pour tester les connaissances de quelqu’un.

Webster’s New World Dictionnary of the American Language

 

En 1975, quand je suis pour la première fois tombée amoureuse d’une autre femme, et que j’en étais consciente, j’étais mariée à un homme, depuis presque dix ans, et j’avais deux petits garçons. Tout le monde était choqué par le tournant que je prenais dans ma vie, y compris moi-même. Tout le monde – de l’avocat qui gérait le divorce jusqu’à mes quelques amies lesbiennes – voulait savoir : Est-ce que j’avais déjà ressenti ça auparavant ? À quel moment avais-je réalisé que j’étais « différente » ? Quand avais-je commencé à « changer » ? Et l’État de Caroline du Nord, dans lequel je vivais, voulait tout particulièrement savoir : Est-ce que je comprenais bien que je ne pourrais pas être à la fois mère – une honnête femme – et lesbienne – une femme perverse ?

Afin de répondre à leurs questions et aux miennes, j’ai fait ce que fait peut-être chaque personne qui s’identifie comme lesbienne ou gay au moment où elle se rend compte qu’elle est lesbienne ou gay. J’ai regardé en arrière et analysé ma propre vie pour y déceler des indices de souvenirs pouvant m’être utiles dans ma lutte à travers ce labyrinthe de questions : je ne me sentais pas « différente », mais est-ce que je l’étais ? (Et différente de qui ?) Est-ce que j’avais changé (par rapport à quoi ?). Est-ce que j’étais hétérosexuelle pendant mon adolescence et étais devenue lesbienne seulement à l’aube de mes 30 ans ? Est-ce que j’avais toujours été lesbienne, mais que j’avais été contrainte à l’hétérosexualité ? Est-ce que j’étais une lesbienne moins authentique que mes amies qui avaient « toujours su » qu’elles étaient attirées affectivement et sexuellement par d’autres femmes ? Quel genre de femme est une femme lesbienne ? Est-ce que j’étais une « vraie » femme ?

Au milieu de toutes ces analyses, je me suis souvenue de ma première amitié, quand j’avais cinq ans et elle aussi, avec une fille blanche qui vivait à deux pas de chez moi, un garçon manqué. Je ne lui avais pas parlé depuis la fin du lycée, quand nous avions eu notre Bac dans notre petite ville de l’Alabama, mais j’ai su de ma mère qu’elle ne s’était jamais mariée. J’étais surprise de voir à quel point je me souvenais bien d’elle. Puis un soir, alors que je faisais lecture de mes poèmes dans une librairie de Birmingham, elle est entrée, grande et superbe dans ses bottes de cow-boy, portant une chemise blanche au col ouvert et un pantalon bien taillé – telle la gouine butch qu’elle s’était avérée être. C’était quelqu’une qui m’avait connue toute petite, mais elle avait été aussi choquée que tout le monde quand elle a su que moi aussi je m’étais finalement avérée être lesbienne.

Quand je l’ai retrouvée, je me suis aussi retrouvée face à de nouvelles questions qui m’amenaient à nouveau à me retourner et à regarder en arrière : Comment était-il possible qu’en ayant grandi dans une ville bondieusarde, raciste et anti-femmes, nous nous étions toutes deux construites dans nos vies en tant que lesbiennes ? Pourquoi avait-elle été la première personne en dehors de ma famille pour qui j’avais eu des sentiments aussi intenses – quelqu’une qui n’était pas seulement lesbienne, mais une lesbienne butch ? Comment nous étions-nous reconnues à cette époque, alors que nous n’avions même pas les mots pour dire qui nous étions ? Quelle marque avions-nous chacune laissé à l’autre ? Et qui étions-nous l’une pour l’autre, à cinq ans ? Étions-nous « butchs » et « fems » ? Étions-nous « garçon » et « fille » ? Pourquoi étais-je invisible dans ses souvenirs ? Pourquoi se rappelait-elle de moi comme d’une « fille » mais pas comme d’une « lesbienne » ?

Je me suis à nouveau retournée sur nous deux, sur ces deux filles. J’ai vu la corde du cerf-volant se détendre entre mes mains, j’ai vu le cerf-volant tomber et se froisser, je l’ai vu se précipiter vers moi et m’entraîner avec elle dans le vent, avec le cerf-volant. Je lui ai dit : « Mais au bout de quelques années, je ne te voyais plus. Tu jouais tout le temps avec les garçons. Moi, j’avais peur des garçons. » Et elle a répondu, « Mais ce que tu ne savais pas, c’est que moi j’avais peur des filles. » Tout au long du collège et du lycée, elle était tombée éperdument et pitoyablement amoureuse de filles hétéros qui étaient agressivement féminines, mais le jour du bal de promo, elle était sortie avec le capitaine de l’équipe de football. Ce jour-là, je me suis assise calmement, un peu sonnée et gênée, et seule, dans une robe de bal de promo rose sans bretelles, emplie d’une puissance précoce mais incapable de naviguer à travers cette pièce pleine de danseurs et de danseuses qui, comme moi, désiraient et méprisaient la force des femmes.

Vingt ans plus tard, ces questions s’étalaient devant moi : Est-ce que mon allure féminine – l’inclinaison de ma tête, ma façon de poser les questions, le timbre de ma voix – était liée à mon désir sexuel ? À ma perception de moi-même en tant que femme ? En quoi les identités butchs et fems dans lesquelles nous avions évolué en grandissant étaient liées au masculin et au féminin ? Et qu’est-ce que les gestes et les signes de masculinité et de féminité avaient à voir avec nous en tant que femmes ?

La fois suivante où je suis retournée à la maison, elle a organisé d’autres retrouvailles, un dîner avec des personnes homos que nous avions connu dans nos années de lycée. Ce soir-là, nous étions cinq, toutes et tous blanc-he-s, un réseau d’ami-e-s autant soumis à la ségrégation que l’avait été notre éducation, n’étant jamais allé-e-s à la rencontre des étudiant-e-s Noir-e-s à l’école de l’autre côté de la ville. Nous n’avions jamais su grand-chose des nombreuses vies cachées dans notre ville, et maintenant nous nous retrouvions, prêt-e-s à les découvrir : Moi et la femme qui avait été ma première amie, presque mon premier souvenir. Et aussi ma meilleure amie du lycée, qui était aujourd’hui lesbienne et mère. Mon premier petit copain, qui était maintenant un homme gay si doux que je me souvenais pourquoi j’avais voulu être sa copine. Et un autre homme gay qui vivait toujours dans notre ville natale. Nous nous sommes raconté des ragots sur les personnes sur qui nous avions flashé, sur les personnes à qui nous avions tenu la main en cachette, et qui avaient flirté avec nous en retour.

La liste de ces gens est devenue incroyablement longue, bien plus que je ne l’aurai pensé si j’avais dû dire qui était « lesbienne » ou « gay » dans ma petite ville d’environ 2000 habitant-e-s. Il y avait cette camarade de classe, depuis longtemps mariée, qui après son diplôme avait eu une liaison avec une professeure de gym. Et il y avait cette autre camarade de classe qui était allée d’une amante à une autre jusqu’à ce que sa porte d’entrée soit fracturée au milieu de la nuit. Il y avait cette professeure de catéchisme dont la fille, mariée sur le tard, était sortie avec une fille qui, des années plus tard, avait eu une liaison avec la mère-professeure. Il y avait aussi ces garçons qui l’avait tous fait avec les uns ou avec les autres, ou qui avaient maté les ébats de certains dans l’église ou dans le presbytère, avec le fils du prêtre. Il y avait cet homme gay qui en rentrant chez lui une nuit avait trouvé sur le seuil de sa porte une enveloppe remplie de photographies d’un de ses partenaires marié accompagnées d’une invitation à comparaître.

Nous avons parlé de ce quiz hétérosexuel obligatoire au lycée, auquel il n’y avait que deux réponses possibles, qui n’offraient que deux chemins à emprunter : straight ou homo, hétéro ou queer. Choisir l’un nous permettrait de nous extirper du labyrinthe qui mène à l’âge adulte, choisir l’autre nous mènerait directement en enfer. Mais il semblait que notre score final officiel n’avait finalement pas grand-chose à voir avec nos vies secrètes, avec quelles mains se posaient sur quels culs, avec les rêves que nous avions enterré, au point mort, dans nos cœurs. L’institution de l’hétérosexualité existe sans aucun doute, mais sa pratique quotidienne – au moins dans ma ville natale du Sud profond – semblait soudainement moins rigide que ne le laissaient penser les photos de mariage entre un homme et une femme imprimées sur le fin papier jaune de l’hebdomadaire local.

Pourtant, la loi et les mœurs étaient habituellement suffisamment fortes pour faire en sorte que nos vies publiques correspondent à la photo. Les frontières de l’hétérosexualité renforcent les autres institutions – y compris celles de race et de classe – dont les délimitations sont aussi souvent niées. Dans le journal local, j’ai vu des photos du shérif et de ses adjoint-e-s devant le tribunal, versant du whisky confisqué dans les caniveaux des rues jusqu’à ce que la ville empeste l’alcool de contrebande. Mais il n’y avait aucune photo de ma petite amie dans sa maison, à genoux dans la cuisine avec une mère quasi brisée par la pauvreté. Aucune photo de son père envoyé en prison pour avoir essayé de les sortir de la misère en vendant de la liqueur de contrebande. Quand mon père blanc est mort à la maison de retraite du canton, le journal a publié une version de sa vie, parlant de sa carrière de joueur de base-ball semi-professionnel et de son boulot à la scierie. À aucun moment il n’a été fait mention de lui buvant le whisky de contrebande, ni de ses théories racistes sur qui était en train de prendre le pouvoir dans le monde. La femme Noire qui m’a élevée est morte de l’autre côté du couloir, dans la même maison de retraite. Dans le journal, il n’y a eu aucune mention de sa vie ni de sa mort, aucune référence aux enfants qu’elle a maternés, rien sur ses filles ni sur ses petits-enfants.

Quand je me suis fiancée à un homme, le journal local a publié une annonce avec une photo de moi, impeccable et féminine, prête à être une épouse. Sur celles et ceux d’entre nous qui se sont retrouvé-e-s lors de notre petite réunion queer, il n’y avait aucun registre public dans notre ville – aucune colonne dans les chroniques hebdomadaires de Greenpond ou de Six Mile – ni aucune mention de celles et ceux que nous avions aimés fidèlement pendant cinq ans, dix ans, ni des enfants dont nous avions pris soin dans nos familles. Mais au plus profond de nos corps, nous savions que nos parcours n’aboutissaient pas à une impasse, à un mur blanc, à une page blanche. Nous avions parcouru notre chemin à travers nos propres vies.

La dernière fois que je suis retournée à la maison, j’ai présenté mon nouvel amour à ma première petite amie et les ai regardés se saluer chaleureusement. Après des années à avoir aimé des lesbiennes butch, je me suis mise avec une femme si stone dans sa masculinité qu’elle pouvait passer, et qu’elle passait parfois, pour un homme queer. Je n’avais pas le langage nécessaire pour parler d’elle ou de notre relation. J’ai dû apprendre à dire que j’étais tombée amoureuse d’une femme si transgenrée, d’une femme qui présentait tant de contradictions supposées entre son sexe de naissance et son expression de genre, que quelqu’un-e d’un côté du pâté de maisons pouvait l’appeler « M’dame » tandis que quelqu’un-e de l’autre côté l’aurait appelé « M’sieur ». J’étais en train de comprendre que j’étais plus compliquée que je ne l’aurais jamais imaginé. Je commençais à démêler le fil de ma personne à travers l’enchevêtrement des mots : femme et lesbienne, fem et genre féminin.

Ce soir-là, j’ai regardé en arrière vers ma première amie, une fille brûlée par la honte ressentie par sa mère. Par les réprimandes des marche-comme-une-fille et des ne-parle-pas-si-fort-et-ne-sois-pas-tant-en-colère (et déteste-toi suffisamment jusqu’à presque devenir folle). J’ai regardé en arrière vers moi-même, vers l’enfant flirtant sur les photos, la tête inclinée et le regard oblique. Vers l’enfant à qui ses professeurs demandaient de faire un choix impossible : être intelligente ou être une fille, être une fille ou être forte (et déteste-toi suffisamment jusqu’à presque quitter ton corps). Nous nous étions toutes les deux assises dans la poussière à la récréation, pieds nus, bataillant avec acharnement, main dans la main, avec le désir de terrasser l’autre. Comment avions-nous réussi à survivre assez longtemps pour nous revoir à nouveau ? À survivre assez longtemps pour grandir et devenir des femmes pour qui le mot femme ne réussit pas à décrire adéquatement les changements et les tournants qu’ont pris nos corps et nos vies, à travers le sexe et le genre ?

Personne ne s’était tourné vers nous pour nous proposer de nouvelles questions : Combien de façons y a-t-il de qualifier le sexe d’une fille, d’un garçon, d’un homme, d’une femme ? Combien de façons y a-t-il d’avoir un genre – de la masculinité à l’androgynie à la féminité ? Existe-t-il une connexion entre les sexualités lesbiennes, bisexuelles et hétérosexuelles, entre le désir et l’émancipation ? Personne ne nous a dit : les chemins se séparent, et se séparent encore, vers de nombreuses directions. Personne ne nous a demandé : de combien de façons peut varier le sexe du corps, selon les chromosomes, les hormones, les organes génitaux ? De quelles manières peut se multiplier l’expression de genre – entre le foyer et le travail, devant l’ordinateur et quand on embrasse quelqu’un-e, dans nos rêves et quand on marche dans la rue ? Personne ne nous a posé la question : Quels sont vos rêves quant à la personne que vous voudriez être ?

En 1975, quand je suis pour la première fois tombée amoureuse d’une autre femme, et que je savais que c’était ce que je voulais, je commençais tout juste à me considérer comme féministe. Je prenais conscience du nombre de pièges dans lesquels pouvait être pris le corps féminin – agressions sexuelles et viols, violences conjugales, nos sentiments se transformant dans la honte de nos corps. Je prenais conscience de comment les corps des femmes pouvaient être utilisés pour produire des enfants sans notre consentement, pour satisfaire le « plaisir » de quelqu’un d’autre à nos dépens. Et le plus important, je commençais à être capable d’expliquer bon nombre d’événements de ma propre vie qui m’étaient jusqu’alors incompréhensibles.

Je réussissais à me remémorer et à identifier des schémas dans certaines situations qui à l’époque n’avaient pas trouvé de sens – comme les remarques sexuellement suggestives d’un collègue – et dans des situations qui ne m’avaient pas semblé importantes – comme la fois où un journaliste m’a interviewée pour mon travail et m’a posé des questions sur comment je gérais la garde de mes enfants. Pour la première fois de ma vie, je me suis comprise comme une femme, comme une membre du « sexe opposé », d’un groupe de personnes sujettes aux discriminations et à l’oppression – et capable d’y résister. J’étais capable de situer mon corps et ma vie dans le dédale de l’histoire et du pouvoir.

L’oppression des femmes a été une révélation pour moi, et l’émancipation des femmes était ma liberté. Il y avait une euphorie formidable dans le fait d’appartenir à ce mouvement de libération, dans le fait de se rassembler entre femmes pour explorer les moyens qui nous mèneraient à l’émancipation. Dans les cercles de prises de conscience, dans les groupes politiques, dans les manifestations culturelles, dans les collectifs littéraires – dans toutes sortes de groupes et de lieux dédiés aux femmes, nous identifiions les différentes façons dont l’oppression avait entravé nos vies.

Et nous avons lu les théories de femmes qui avaient des idées sur comment mettre un terme à l’oppression des femmes comme classe de sexe. J’ai trouvé quelques auteures qui analysaient les relations entre le développement économique capitaliste et l’oppression des femmes. Mais la plupart des théories auxquelles j’avais accès étaient anhistoriques et monoculturelles. Elles appuyaient l’idée que la solution viendrait dans l’élimination des différences entre les femmes et les hommes. Certaines proposaient d’abolir les distinctions dans le fonctionnement biologique – comme Shulamith Firestone qui suggérait de créer des utérus artificiels pour éliminer les fonctions biologiques féminines qu’elle considérait comme la base de la définition de l’homme et de la femme, et des inégalités qui en découlent. D’autres pensaient que la solution viendrait dans la disparition des modes d’expression de genre, des schémas de féminité et de masculinité. Caroline Heilburn défendait l’androgynie, l’élimination des polarités des « rôles de genre » qu’elle considérait comme responsables des inégalités de pouvoir entre les hommes et les femmes. Andrea Dworkin militait pour un changement des pratiques sexuelles dans le but de se débarrasser des images et des actes qui, selon elle, perpétuaient les catégories de genre homme et femme, et ainsi la domination et la soumission.

Je trouvais ces théories convaincantes. Peut-être qu’éliminer les différences de sexe ou transcender les expressions de genre permettrait de mettre fin à la femme comme catégorie opprimée. Mais, concrètement, ces théories n’expliquaient pas d’importants aspects de l’oppression que je vivais en tant que femme dans ma vie quotidienne. J’ai été enceinte deux fois et j’ai donné naissance à deux enfants. La façon dont les docteurs m’ont traitée m’a juste amenée à me demander : « Si des utérus artificiels existaient, dans quelles mains est-ce que cette technologie serait administrée, et pour les profits de qui ? ». Et ces deux enfants se sont avérés être deux garçons, chacun d’eux possédant, au moment de ses deux ou trois ans, son propre mélange de masculinité et de féminité. Était-il possible de les entraîner à l’androgynie ? Était-ce là la compétence qui leur permettrait d’agir contre les rapports de pouvoir injustes qui existent dans le monde ? En ce qui concerne les rapports sexuels, c’était la chose la plus plaisante que j’avais vécue dans ma relation à un homme ; mon mari ayant soigneusement essayé de me donner du plaisir. J’aurais eu davantage de plaisir si mes activités sexuelles n’avaient pas été entachées par la peur de la grossesse – et par la honte que je ressentais en tant que femme vis-à-vis des choses que j’aurais pu vouloir faire. Mais le pénis de mon mari ne dominait pas ma vie. Au lieu de ça, je m’inquiétais du pouvoir qui se trouvait entre les mains des hommes blancs qui me faisaient passer des entretiens d’embauche dans de grandes institutions, puis qui finalement préféraient protéger leur statut économique en ne m’embauchant jamais.

Et quand je me suis dressée contre les adversaires déclarés de ma libération en tant que femme, je n’ai trouvé que peu d’aide dans les théories que je lisais. Dans ma ville de Caroline du Nord, j’ai affronté lors de débats des femmes de droite qui fustigeaient l’Amendement pour l’Égalité des Droits, et qui basaient leur tactique en discréditant le mouvement de libération des femmes précisément sur cette idée de l’élimination des différences de sexe et de genre. Elles accusaient : L’égalité des droits, ça veut dire des toilettes unisexes. L’égalité des droits, ça veut dire le mariage homosexuel. En disant cela, elles voulaient dire : Si vous remettez en cause les frontières de genre, vous allez rendre les femmes encore plus vulnérables aux abus car cela entraînera une disparition des cadres qui protègent les femmes. Elles voulaient dire : Si vous remettez en cause les frontières de genre, vous allez vous retrouver avec des hommes et des femmes qui adopteront le comportement du sexe opposé et qui en seront content-e-s.

Je ne savais pas comment répondre à leurs propos venimeux, à leurs accusations qui trouvaient un écho à travers tous les États-Unis en rejoignant une large campagne antiféministe concertée. Les premiers slogans que j’ai appris en rejoignant le mouvement des femmes étaient « La biologie n’est pas une destinée » et « On ne naît pas femme, on le devient ». J’avais lu des théories féministes qui analysaient comment les emplois, les tâches ménagères et les sentiments étaient répartis entre les hommes et les femmes en fonction du sexe. Mais, je n’avais pas – tout comme le mouvement réformiste principalement blanc et de classe moyenne supérieure qui avait soutenu l’A.E.D. – une analyse du sexe, de l’expression de genre, et de la sexualité qui soit suffisamment poussée et complexe pour répondre à ces attaques de la droite.

Nous aurions pu dire, dans ces débats, que la réponse aux violences subies par les femmes ne se trouvait pas dans l’illusion d’une protection conditionnée à la limitation de leurs activités, mais dans un mouvement au sein duquel les femmes apprendraient à riposter, avec leurs allié-e-s, afin de nous protéger nous-mêmes, et d’évoluer de manière plus sure dans le monde en général. Nous aurions pu répondre que la séparation entre homme et femme était conçue pour maintenir la domination d’un sexe sur l’autre dans un système économique au sein duquel certains s’enrichissent financièrement en profitant d’une guerre entre les sexes. Nous aurions pu répondre que la femme n’était pas l’opposée de l’homme, et que l’émancipation passerait par une traversée de toutes les frontières arbitraires liées au genre, afin de nous permettre de nous placer à n’importe quel endroit de notre choix dans le continuum entre la masculinité et la féminité, dans tous les aspects de nos vies.

Dans des cadres plus privés au sein du mouvement de libération des femmes, nous avancions ces arguments. Mais dans des espaces publics hostiles, c’était controversé de proposer même les changements les plus minces dans les comportements « normaux » des hommes et des femmes. Car c’était une remise en question des fondements de la « civilisation ». L’aile réformiste du mouvement de libération des femmes avait de profondes réserves quant au fait d’amener les problématiques lesbiennes et transgenres sur la place publique. Elle traitait par ailleurs les problématiques de race et de classe avec réticence et de manière inconsistante, voir ne s’en préoccupait pas du tout. Pour ces réformistes, une victoire impliquait seulement un élargissement partiel et infime des vieilles frontières officielles définissant ce qu’était un comportement acceptable pour « la femme », et qui était une femme « respectable ».

Certaines de ces réformistes acceptaient de limiter leur définition du genre féminin et de la féminitude en raison de leurs allégeances aveugles à leurs propres positions de classe et de race. Pour d’autres, c’était une décision stratégique ; elles pensaient qu’une définition politique de la femme qui gommerait les différences permettrait de sécuriser plus de territoires pour plus de femmes dans ce monde hostile. Elles espéraient bâtir d’abord un bastion fortifié, puis seulement ensuite construire un cadre propice à une émancipation plus large. En réalité, l’exclusion des femmes qui troublaient les contours de ce qui était considéré comme une façon légitime d’être une femme – en raison de leur race, de leur classe, de leur sexualité, de leur expression de genre – a transformé les espaces du mouvement de libération des femmes en des endroits plus étroits et plus dangereux, affaiblissant ainsi cet aspect du mouvement et accentuant ses limites, dans ses fondements mêmes.

Au final, je me suis éloignée du mouvement réformiste pour me rapprocher d’actions politiques et culturelles qui embrassaient les complexités de la femme. Le groupe au sein duquel j’ai commencé à m’impliquer était, dans un premier temps, constitué de femmes majoritairement blanches, issues de la classe ouvrière et de la classe moyenne, et lesbiennes. Mais nous avions été profondément influencées par les mouvements Noirs de libération et pour les droits civiques. Nous considérions que la liberté de toutes les femmes était inextricablement liée à l’élimination du racisme. De plus, nous avions appris du travail politique et théorique réalisé par des féministes et lesbiennes racisées qui nous ont montré comment questionner – et replacer dans un contexte historique et économique – les nombreuses catégories de « différence », y compris celles de race, de sexe, de classe et de sexualité.

Mais même lorsque nous redéfinissions le mouvement de libération des femmes en lui permettant de s’élargir à travers ces connexions, ces démêlages et ces retissages, nous n’avions toujours pas exploré pleinement le sexe et le genre. Il restait des questions sans réponses, et des questions qui n’avaient encore jamais été posées, au sujet de la « masculinité » et de la « féminité », du « masculin » et du « féminin », de « l’homme » et de « la femme ». Nous portions avec nous beaucoup d’idées reçues et de valeurs négatives que la société en général avait assignées à des notions telles que la femme, le féminin, l’homme, le masculin – des idées qui servaient à restreindre les comportements des femmes et à empêcher toute analyse de comment la « masculinité » et la « féminité » ne sont pas la source des oppressions de sexe, de race et de classe.

Souvent, quand une lesbienne était perçue comme « trop butch », on pensait qu’elle était, au moins en partie, machiste et misogyne. Elle pouvait être rejetée de son collectif lesbien pour cette raison, ou se voir refuser l’entrée dans un bar lesbien. Fréquemment, une lesbienne qui était « trop fem » était perçue comme une femme qui n’avait pas encore émancipé son esprit ni libéré son corps. Lors de débats ou de petites altercations quotidiennes avec une amie lesbienne ou une amante, elle pouvait être discréditée – comme je l’ai souvent été – et voir ses idées rapidement balayées par des remarques comme « Tu agis juste comme une femme hétérosexuelle ». Au milieu de tout ça, des lesbiennes qui étaient butchs, fems, ou de toute autre expression de genre entre les deux, essayaient de déchiffrer lesquels de nos comportements reflétaient malgré tout les schémas opprimants que nous avions assimilés au sein d’une culture qui hait les femmes. Ces questionnements étaient présents en 1982, dans la ville de New York, quand une coalition regroupant des femmes de toutes sexualités a organisé la conférence annuelle « The Scholar and the Feminist » dans le but d’analyser les intersections complexes entre plaisir et danger qui existent dans la sexualité des femmes et dans leur expression de genre. Elles ont été condamnées sans appel et qualifiées de « déviantes sexuelles » et de « salopes » par un groupe de femmes qui militaient contre la pornographie, et qui s’identifiaient elles-mêmes comme de « vraies féministes ».

À peu près à la même époque, j’enseignais les études féministes dans une université d’État près de Washington, D.C. Un jour, dans ma classe, nous discutions de la vie lesbienne en général, et des dynamiques et expressions de genre butch/fem en particulier. J’étais habillée de façon décontractée, mais dans mon style fem. La femme blanche à ma gauche était musclée, grande, avec des cheveux courts et une veste en cuir noire ; elle venait à l’école tous les jours en Harley. Elle a affirmé avec force : « Les butch et les fem, ça n’existe plus aujourd’hui ». C’était une situation caractéristique, de bien des façons, du milieu lesbien-féministe dans lequel je vivais dans les années 1980. En tant que femmes et en tant que lesbiennes, nous voulions nous sortir des pièges qui nous étaient tendus parce que nous étions des personnes sexuées comme femme. Nous voulions échapper aux valeurs négatives auxquelles nous étions assignées de par notre genre. Nous ne voulions pas être des femmes – comme définies par la société – alors nous devions nous débarrasser de la féminité. Nous ne voulions pas être opprimées par les hommes, alors nous devions nous débarrasser de la masculinité. Et nous voulions mettre un terme au désir imposé, alors nous devions nous débarrasser de l’hétérosexualité.

Pour certaines lesbiennes, choisir l’androgynie était un moyen de sortir de ces pièges, tout comme pratiquer une sexualité « égalitaire et mutuelle » – une tentative pour éliminer les tendances « masculines » et « féminines » que nous voyions chaque jour les unes chez les autres. Un autre moyen était d’expliquer que l’hostilité à l’encontre des lesbiennes « masculines » et des lesbiennes « féminines » était le résultat de l’homophobie, plutôt qu’une conséquence des préjugés qui conditionnent le type d’expression de genre qui était approprié pour une femme « respectable » et pour une femme « libérée ». Pour beaucoup, la réponse était de nier la peur profonde qui existe dans la société, et donc en nous-mêmes, liée à la fluidité de sexe et de genre.

La peur peut prendre différentes formes. Dans les petites annonces de rencontres publiées dans les journaux gays et lesbiens, on trouve encore aujourd’hui des annonces qui disent « pas de butch, pas de drogues » – une phrase assimilant les femmes qui défient les normes de genre à l’autodestruction, et qui n’est rien d’autre que la version lesbienne des petites annonces où des hommes gays précisent « vrais mecs uniquement, pas de folles ». Les discussions sur la sexualité excluent souvent les couples butch/butch et fem/fem qui sont considérés comme trop homoérotiques ou trop queer. Certaines d’entre nous qui se revendiquent butchs ou fems refusent parfois d’être identifiées à des personnes comme nous qui vivent aux extrêmes du genre. Il arrive quelquefois qu’une lesbienne légèrement sophistiquée dise lors d’une soirée : « Je suis fem, mais je ne suis pas comme elle » – rejetant ainsi une femme qui, selon elle, « va trop loin » dans sa féminité.

Nous savons, du fait d’être en vie aux États-Unis au vingtième siècle, qu’il existe une répression sévère à l’encontre des personnes qui traversent les frontières de sexe et de genre, et des sanctions terribles qui affectent les femmes qui vivent et revendiquent librement leur identité de femme. Ce n’est pas vraiment un scoop de toute façon, puisque les institutions de pouvoir sont basées, au moins en partie, sur un contrôle des différences – de sexe, de genre, de sexualité. Après, il ne faut pas se demander pourquoi certaines cherchent un refuge dans la modération, dans l’assimilation, dans les expressions « normales » de sexe et de genre. Mais être modérée signifie « respecter les limites ». Et qui définit les limites dans lesquelles on vit ?

Et malgré la répression et les sanctions qui accompagnent le franchissement des limites, nous continuons à vivre, chaque jour, avec toutes nos différences contradictoires. Je suis toujours là, indéniablement « féminine » dans mon apparence, et terriblement « femme » dans mon vécu personnel – et indécemment « masculine » dans mes préoccupations politiques et dans ma persévérance à écrire de la poésie qui s’étend au-delà de la sphère du foyer à laquelle sont habituellement cantonnées les femmes. Je suis là, moi à qui l’on a assigné un sexe « féminin » sur mon certificat de naissance mais qui ne suis pas considérée suffisamment femme – puisque lesbienne – pour avoir la garde des enfants que j’ai accouchés avec mon corps de femme. En tant que fille blanche élevée au sein d’une culture ségréguées, on attendait de moi que je sois « une jeune fille bien comme il faut » – réprimée sexuellement et soumise aux hommes blancs de ma classe – tandis que d’autres, les femmes à la peau plus sombre, étaient condamnées et traitées de « filles faciles », ce qui permettait de s’emparer de leurs corps et de les exploiter. J’ai travaillé à l’extérieur de la maison pendant au moins une bonne partie de ma vie depuis mon adolescence – chose que certains qualifieraient de masculine. Mais aujourd’hui je suis enseignante, un travail considéré comme convenable pour une femme, aussi longtemps que je ne dis pas à mes étudiant-e-s que je suis lesbienne – une sexualité considérée comme trop agressive et « masculine » pour être en adéquation avec ma « féminité ».

Je me considère formellement comme lesbienne, mais pas d’une façon reconnaissable par le monde hétérosexuel qui présume que les lesbiennes sont forcément « garçonnes ». À moins que je n’annonce être lesbienne, ce que je fais souvent – à mes étudiant-e-s, aux chauffeurs de taxis curieux, lors de lectures de poésies – on suppose généralement que je suis hétéro. Mais dans le milieu lesbien dans lequel j’évolue, à moins que je ne « butchise » un peu mon style, je suis parfois suspectée d’être trop féminine pour être lesbienne. Et que ce soit dans le milieu lesbien ou en dehors, il y a une autre hypothèse que certain-e-s défendent : Aucune « vraie » lesbienne ne pourrait être attirée par autant de masculinité – car la masculinité de ma partenaire lesbienne joue un grand rôle dans mon attirance.

Comment puis-je réconcilier les contradictions de sexe et de genre qui existent dans mon corps, dans mon vécu et dans ma vision politique du monde ? Nous nous voyons toutes et tous offrir la chance, à un moment ou à un autre, de nous échapper de ce casse-tête. On nous offre la bonne réponse Vrai ou Faux. On nous donne le questionnaire à remplir. Mais les cases que l’on coche, M ou F, les catégories homme et femme, ne contiennent rien de la complexité que représentent le sexe et le genre pour chacune et chacun d’entre nous.

[J’ai écrit des histoires et des récits] qui sont des contributions à une nouvelle théorie relative à cette complexité qui apparaît aux croisements : entre le féminisme du mouvement de libération des femmes étasunien ; les écrits de femmes racisées publiés au niveau national et international ; les idées queer du mouvement de libération lesbien, gay et bisexuel ; et les pensées émergentes du mouvement de libération transgenre – un mouvement qui inclut les drag-queens et les drags kings, les personnes transsexuelles, les personnes travesties, les he-shes et les she-males, les personnes intersexes, les personnes transgenres, et les personnes de genre et/ou de sexe ambiguë, androgyne ou divergent. Ces intersections mettent en lumière le fait que chaque aspect de l’expression de genre et du sexe de quelqu’un-e n’est jamais totalement masculin ou féminin. J’ai retrouvé de nombreuses strates de ma propre expérience dans cette théorie, et je suis exaltée de voir les connexions qui se font entre moi et les autres au fur et à mesure que je me rends compte, de plus en plus clairement, à quel point l’oppression de genre et son émancipation affectent tout le monde, à quel point mon combat en tant que femme et en tant que lesbienne recoupe et rejoint les luttes d’autres personnes opprimées pour leur genre et leur sexualité. Un-e ami-e a un jour dit à propos de cette exaltation : « C’est comme être libéré-e d’une cage alors que je ne savais même pas que j’y étais enfermé-e ».

C’est une théorie qui explore les infinités et les fluidités du sexe et du genre. La femme Africaine-Américaine qui mange des sushis à la table juste à côté pourrait être une femme au plus profond de ses os, de ses mouvements, de sa voix, mais ça ne veut pas forcément dire que ses organes génitaux sont de sexe féminin. Si le mec Philippin canon qui vit dans l’appartement du dessus ressemble à un hétéro, ça ne veut pas forcément dire que ses préférences érotiques sont tournées vers « l’autre sexe ». La femme blanche assise à côté de vous dans la salle d’attente du médecin pourrait être née de sexe masculin, et avoir une histoire complexe d’hormones et de chirurgies. Ou elle pourrait être née de sexe féminin et avoir une histoire différente mais toute aussi complexe d’hormones et de chirurgies. La personne que vous croisez dans le métro et que vous percevez comme un homme blanc en costard pourrait être née de sexe féminin, pourrait se considérer elle-même comme une lesbienne butch, ou pourrait s’identifier lui-même comme un homme gay. Le M et le F sur le questionnaire n’ont aucun intérêt.

Maintenant je suis là, debout, bien loin de là où je suis née, bien loin de l’hôpital ségrégué de l’Alabama dans lequel une infirmière a coché la case F sur mon certificat de naissance. Bien loin de ma première petite amie tomboy et de notre façon de jouer ensemble, sautant pieds nus dans les flaques d’eau de pluie. Bien loin de qui j’étais en tant qu’épouse et mère, il y a de cela presque vingt ans, quand je commençais à remettre en question le destin qui m’était assigné en tant que femme. J’ai vécu ma vie aux États-Unis au vingtième siècle, au milieu de grandes vagues de changements sociétaux : les mouvements des droits civiques et de libération Noirs, le mouvement de libération des femmes, le mouvement de libération lesbien/gay/bisexuel, le mouvement de libération transgenre. Les théories développées par chacun de ces mouvements ont complexifié nos remises en question des catégories de race, de sexe, de genre, de sexualité et de classe. Et ces théories nous ont permis d’améliorer notre capacité à lutter contre des oppressions qui sont imposées et justifiées via l’utilisation de ces catégories. Mais nous ne pouvons pas mettre la théorie en pratique sans prendre le temps de la dénicher dans les pérégrinations extravagantes et déroutantes de notre vie quotidienne. [J’écris des histoires et des récits] pour donner chair et souffle à la théorie.

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La version originale de ce texte constitue l’introduction du livre S/HE, écrit par Minnie Bruce Pratt, publié en 1995 par Firebrand Books et réédité en 2005 par Alyson Books.

Pour la présente édition : © 2015 Minnie Bruce Pratt, traduction publiée avec l’aimable autorisation de l’auteure.

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LIBERTÉ POUR KARA WILD !

LIBERTÉ POUR KARA WILD !

Hop. Une lectrice m’a envoyé une VF des textes que l’on peut trouver ici : https://freekarawild.org/

Merci à elle pour ce travail.❤


severy

Liberté pour Kara Wild !

Kara Wild est une artiste, une camarade et une force de la nature résistante, étant actuellement détenue en France pour sa participation supposée à une manifestation contre des réformes draconiennes concernant le travail [« Loi Travail »] et la répression policière. Elle est une femme trans et est actuellement détenue dans une prison pour hommes et n’a pas accès à des hormones. Elle est également une citoyenne des états-unis et sa libération sous caution à été refusée parce que les autorités françaises pensent qu’elle pourrait tenter une évasion lors de celle-ci.

Le 18 mai, des milliers de personnes ont convergé à Paris pour défier le maintien de violence policière et s’opposer à une nouvelle réforme néo-libérale du code du travail. Pendant l’une de ces manifestations une voiture de police à été attaquée et incendiée. Kara à été brutalement arrêtée par rapport à cet incident plus d’une semaine plus tard, le 26 mai, lors d’un autre événement près de la Place de la Nation. En dépit d’un manque de preuves évident, elle à été accusée d’avoir brisé le pare-brise d’une voiture de police quelques instants avant que celle-ci soit incendiée. Les accusations dont elle fait l’objet sont « tentative d’homicide volontaire sur une personne dépositaire de l’autorité publique, destruction de bien, violence de groupe et participation à un groupe armé et masqué. »

Kara fait partie des 6 personnes étant actuellement accusées par rapport à cet incident. Pour faire empirer les choses, le premier ministre français, Manuel Valls promet d’appliquer une « sanction implacable », de manière à en faire un exemple et à démobiliser les manifestations.

En dépit des attaques de l’état, les mouvements globaux contre le capitalisme, la suprématie blanche, le patriarcat hétéro-sexiste et l’austérité deviennent plus forts chaque jour, de Paris à Oaxaca. Comme les flammes de la résistance se multiplient cet été, ne laissez pas vos amiEs derrière ! S’il vous plaît, aidez-nous à soutenir Kara Wild en lui écrivant, en faisant des dons pour son fond de défense, et faîtes passer le mot concernant son affaire.

Liberté pour touTEs les prisonnieEs politiques ! Liberté pour touTEs les femmes trans prisonnières ! Liberté pour touTEs les prisonnierEs

 Site de soutien à Kara Wild (duquel est issu ce texte) :

https://freekarawild.org/

Article de Révolution Permanente (site d’information du courant communiste révolutionnaire du NPA) :

http://www.

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Envoyer une lettre :

Être enferméE dans une cellule de prison jour et nuit est une horrible épreuve. La quantité de stress mental et physique qui est mit sur une personne est indescriptible. Pour Kara, qui est détenue à l’isolement dans un pays étranger, recevoir des lettres signifie beaucoup. Alors, s’il vous plaît, envoyez à Kara une lettre lui faisant savoir que vous pensez à elle, que nous nous battons pour elle dehors, et faites vous une nouvelles correspondante !

Souvenez-vous que toutes les lettres seront lues par le personnel de la prison, alors évitez de mettre quoi que ce soit dans vos lettres qui pourrait vous incriminer vous ou d’autres.

Vous pouvez lire ces guides pour plus d’informations

http://www.blackandpink.org/ (anglophone)

Guide à l’usage des proches de personnes incarcérées, (francophone)

Il est possible d’écrire à Kara ici :

Association Acceptess T
39 bis boulevard Barbès
75018 Paris
France

ou via e-mail (qui sera imprimé et lui sera transféré par son groupe de soutien à Paris) ici :

com.prison.acceptess-t@

Pour les e-mail, mettez dans l’objet « POUR/TO KARA ». Pour les lettres, veuillez inclure un bout de papier (ça peut être juste un post-it), notant que votre lettre est pour Kara.

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Envoyer des livres :

Kara peut recevoir des livres qui lui sont envoyés via son groupe de soutien à Paris, Acceptess-T :

Association Acceptess T
39 bis boulevard Barbès
75018 Paris
France

Soyez sûrEs de noter clairement sur le colis ou sur une note dans le colis, que ce colis est destiné à Kara, car Acceptess-T soutient de nombreuSEs prisonnierEs.

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Donner :

Combattre l’état français pour libérer votre amie de fausses accusations est malheureusement coûteux. Les frais de justice approchent déjà près de 6 000 $ [environ 5 430 euros], et cela n’est que pour la faire libérer sous caution !
Les frais de justice pour l’affaire de Kara seront bien plus élevés. Kara à besoin de notre soutien continu. Elle est détenue à l’isolement dans la plus grande prison d’Europe, se voit refuser son traitement hormonal, et ne peut avoir de contact avec ses amiEs et sa famille. De manière à libérer Kara, nous avons besoin d’aide de la communauté, en partie par des dons au fond de défense de Kara.

Les dons au fond de défense de Kara couvriront les frais de justice, le transport de sa famille en France, les documents pour faire passer le mot(flyers, affiches, …), la cantine pour Kara et les coûts du site web.


 

Et encore et toujours : suivez & soutenez Acceptess-T pour son action de soutien auprès de nombreuses personnes trans incarcérées !!!

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[Guest Post] « Loi 20 au Québec : vers quelle justice reproductive pour les personnes trans? » ; interview de Caroline Trottier-Gascon

Bonjour Caroline, tu es une historienne et activiste pour les droits des personnes trans et intersexes au Québec. Tu fais notamment partie du groupe d’action trans* de Montréal. Ces dernières années, c’est surtout de la loi 35 dont les médias se sont fait l’écho, car elle est destinée à faciliter les démarches de changement d’état-civil pour les personnes trans en ne rendant plus obligatoires certaines opérations chirurgicales. Le tableau qui peut être fait en 2016 de la situation administrative des personnes trans au Québec a-t-il beaucoup évolué?

Oui! La provision la plus importante de la loi est entrée en application en octobre dernier — ce qui est quand même près de deux ans après l’adoption de la loi. On a dû se battre à chaque pas, mais on a réussi à mettre fin à l’obligation de chirurgies. Par contre, il reste encore du chemin à faire. La procédure de changement de mention de sexe est seulement accessible pour les personnes majeures qui ont la citoyenneté. Donc pour les enfants trans, il n’y a pas vraiment de solution. Pour les personnes trans migrantes, c’est aussi très compliqué, selon leur statut : je sais que pour les personnes résident.e.s permanent.e.s, le changement de mention de sexe est possible sur la carte de résident.e.s permant.e.s, mais seulement après les chirurgies génitales, et ne donne pas droit à un changement de prénom. Parmi les autres enjeux, il n’y a pas vraiment d’option satisfaisante pour les personnes non binaires, et les parents trans ne peuvent pas changer leur désignation (en tant que père ou mère) sur le certificat de naissance de leur enfant. Au moins pour les enfants trans, on s’attend à ce que le gouvernement agisse, comme ça nous avait été promis l’an dernier en commission parlementaire, mais ça risque de ne pas arriver bientôt : la ministre ne veut pas s’engager à le faire avant l’été. Dans le pire des cas, un organisme, le Centre de lutte contre l’oppression des genres, poursuit actuellement le gouvernement à propos de nos revendications. Donc il y a ça. Ce sera long, mais on se bat.

 

Tu parles d’une frilosité du gouvernement à aborder la question des droits des enfants trans. Mais est-ce que le retrait de l’obligation des opérations joue en la faveur des enfants intersexes et de l’arrêt des mutilations génitales dont iels sont trop souvent victimes et contre lesquelles les associations intersexes se mobilisent?

Je ne pense pas. Pas avec le gouvernement qu’on a en place : le premier ministre ET le ministre de la santé sont des médecins. À ma connaissances, les activistes intersexes au Québec ne s’intéressent pas particulièrement aux questions d’identité légale, sauf dans la mesure où certains sont trans. En tout cas ce n’est pas prioritaire. Cela dit, la poursuite du Centre vise aussi l’obligation d’assigner une mention de sexe à la naissance. On espère que ça aidera à retirer une pression à l’assignation chirurgicale et que ça donnera plus d’espace au choix de l’enfant.

Je sais qu’en France, les activismes intersexe et trans sont très proches. Au Québec, l’activisme intersexe se bâtit sur très peu de gens et de ressources, donc c’est difficile, et l’alliance avec les personnes trans est plus quelque chose qu’on essaie de construire que quelque chose d’établi et de stable.

 

L’une des plus grandes réformes récentes de santé au Québec est la loi 20, qui vise notamment une modification de l’accès à la procréation médicalement assistée. On connaît les difficultés de la reconnaissance du droit à la procréation en France dans la mesure où les personnes trans doivent subir une stérilisation pour obtenir un changement d’état-civil et n’ont pas accès à des méthodes de procréation médicales. Qu’en est-il au Québec? Faut-il voir la loi 20 comme inscrite dans la même ligne que celle de la loi 35, celle d’une avancée à petit pas des droits des personnes trans?

Le contraire. En 2010, le gouvernement avait assuré la gratuité de tous les services de PMA. Quand le gouvernement actuel est entré en poste, il a décidé de cacher l’abolition du programme à l’intérieur d’une réforme massive de la médecine familiale. Donc même s’il aurait dû y avoir un débat spécifiquement sur la PMA, tout le monde parlait de médecine familiale (non sans raison, la réforme était massive et controversée).

La fin du programme universel et gratuit est évidemment un obstacle pour l’accès des personnes trans à la procréation. Par contre, exactement pendant le débat sur la loi 20, les communautés trans étaient engagées dans la lutte sur les critères de changement de mention de sexe, alors on a surtout mis nos ressources là-dedans. Aussi, le gouvernement semble ne pas tenir compte des personnes trans sauf lorsque l’enjeu ne touche que nous. Même le rapport Salois sur la PMA, un document de plusieurs centaines de pages, ne disait rien sur les personnes trans.

 

Quelles conséquences concrètes pour les personnnes trans cette limitations des services de PMA pourraient entraîner? En seront-elles systématiquement privées?

D’une part, les personnes trans sont touchées de la même manière que tous les couples qui ne peuvent pas avoir d’enfant : la fécondation in vitro sera seulement partiellement remboursée par un crédit d’impôt proportionnel au revenu et seulement pour le premier enfant, par exemple. Étant donné qu’énormément de personnes trans sont infertiles ou sont dans des couples qui ne peuvent pas avoir d’enfant sans aide médicale, ces limites toucheront beaucoup plus les personnes cis que les personnes trans. D’autre part, l’une des conséquences (et ce n’est pas clair que c’était volontaire) qui touche directement les personnes trans, c’est la fin de la couverture des mesures de préservation de la fertilité. Avant, les personnes trans pouvaient faire préserver leur sperme ou leurs ovules gratuitement; mais maintenant, le service est limité aux gens qui sont atteints du cancer. Mona Greenbaum (Coalition des familles LGBT) et moi avions parlé de ça dans nos mémoires à la Commission pendant l’étude de la loi, et elle avait obtenu la promesse du ministre que les personnes trans resteraient couvertes, parce qu’il y a une « raison médicale » (Mona avait formulé le besoin de façon très médicale, après tout c’était devant des médecins).

. Cela dit, le texte des règlements à ce sujet n’a pas été modifié explicitement, et en pratique, les cliniques ont arrêté d’offrir ce service gratuitement pour les personnes trans qui s’apprêtent à commencer les hormones. On est en train d’essayer de clarifier la situation, mais en attendant, je connais des gens qui ont perdu leur fertilité.

 

Tu mentionnes le travail de la Coalition des familles LGBT dans la défense du droit à procréer chez les personnes trans. La maîtrise de la procréation est un enjeu qui fait écho à beaucoup de mouvements politiques, qu’ils soient féministes ou LGBTQI+, avez-vous pu bénéficier d’autres soutiens dans la discussion du projet de loi 20?

Vraiment pas. Vraiment pas. À part la Coalition des familles LGBT, qui participe au Comité trans du Conseil québécois LGBT, on était vraiment seuls. Même quand il a été constaté que l’une des conséquences potentielles de la loi serait de réduire l’accès à l’avortement en établissement des quotas d’avortement pour chaque médecin, et que la loi 20 est devenu aussi un enjeu de justice reproductive pour les femmes cis, pour le mouvement féministe, et pour le mouvement étudiant qui était en grève au printemps dernier, le fait que les personnes trans étaient encore plus attaquées dans leurs droits reproductifs à cause de mesures d’austérité n’a marqué personne.

Et les médias, jusqu’à présent, n’ont rien dit sur le fait que ce service est coupé.

 

C’est un isolement politique qui se fait d’autant plus sentir que les terrains de militance politique sont communs en effet! Comment expliquer cet oubli des médias et de la plupart des groupes militants des enjeux pour les personnes trans de la loi 20?

La première raison de cet oubli est probablement liée à nous. Au moment où la loi 20 a été déposée, en novembre 2014, nous étions en train de pousser le Ministère de la Justice pour qu’il présente un projet de règlement pour la loi 35. Après, à partir de décembre, nous avons dû nous battre contre ce règlement, parce qu’il imposait une expérience de vie réelle de deux ans et un gatekeeping médical pour un changement purement bureaucratique. Puis il y a eu la commission, en avril et en mai, où nous avons obtenu à peu près tout ce que nous voulions. Encore là, jusqu’en septembre, on a dû garder l’attention sur le fait que le gouvernement traînait des pieds pour mettre en application les nouvelles procédures. Tout ça, c’était pendant l’étude du projet de loi 20, donc les communautés trans n’ont pas pu se mobiliser autant. Donc il y a ça, juste de la malchance et du manque de ressources de notre côté. Les communautés trans n’étaient pas particulièrement mobilisées elles-mêmes sur l’enjeu. Par contre, ce n’est pas suffisant, je crois, pour expliquer tout. Fondamentalement, tant dans les milieux féministes que dans les milieux queer, les gens ont tendances à voir les enjeux trans d’une manière très limitée. Très peu d’activistes intègrent du contenu trans au cœur de leur combat, féministe ou autre, comme quelque chose qui fait partie de leur cause ou qui est lié à d’autres enjeux. Nous sommes toujours vus comme une case à part, une boîte « enjeux trans », et jamais intégrés à d’autres combats. Pour ce qui est du mouvement féministe spécifiquement, l’idée selon laquelle les femmes trans sont des femmes est encore quelque chose de controversé. Donc je ne suis pas nécessairement surprise quand on nous oublie dans les espaces visibles du féminisme officiel — déçue, mais pas surprise. Pour le mouvement LGBT/queer, il y a ce mythe comme quoi les droits des personnes trans sont un objectif trop compliqué, que c’est une lutte à mener après que les personnes homosexuelles aient leurs droits à eux. C’est très présent je trouve, mais complètement fallacieux. C’est une façon pour le mouvement LGBT d’exclure, en pratique, les enjeux trans, tout en se donnant l’apparence de. Cela dit, notre seule aide ici venait des communautés LGBT, sous la forme de la Coalition des familles LGBT. Par contre, ailleurs, personne n’était au courant des conséquences sur les personnes trans — parce que personne ne voulait vraiment savoir, en fait. Aussi, surtout dans les milieux radicaux en ligne (qui sont plus ouverts aux personnes trans), on se préoccupe souvent plus de comment on parle des choses que de ce dont on parle, que des enjeux. Je vois toujours plein de gens qui dénoncent la transphobie à gauche et à droite à chaque fois que quelqu’un associe être un homme et avoir un pénis ou fait quelque chose de similairement insignifiant, mais voir que l’intégration réelle des personnes trans implique des transformations majeures de nos façons d’aborder d’autres enjeux? Ça non. Des fois une perspective trans renforce l’orthodoxie féministe, des fois elle la défie, mais on ne fait jamais l’effort au-delà de dire « le genre c’est plus compliqué que homme & femme ».

 

Dans ce contexte de recul des droits à la procréation des personnes trans, comment envisager la création d’un rapport de pouvoir politique en la faveur des personnes trans? Comment lutter de manière efficace pour faire évoluer/modifier cette limitation de l’accès à la procréation? Faut-il envisager des alliances avec les féministes cis, avec des LGB cis? ou bien pas nécessaire? Les féministes cis ont-elles un intérêt à s’allier avec les personnes trans (au-delà de jouer au jeu du « c’est transphobe » que tu décris, et qui est assez symptomatique)?

Je suis toujours d’avis que les alliances sont importantes. Le mouvement trans est déjà une alliance. Donc oui, je pense que c’est pertinent de continuer de bâtir ces alliances. Cela dit, la principale barrière à une alliance transféministe est le fort courant transphobe qui existe dans le mouvement féministe et qui est traité comme quelque chose de légitime, comme une position acceptable dans un débat qu’on traite comme théorique. Quant à l’alliance LGBT, les personnes cis ont tendance à la dominer. Mais quand on réussit à passer au-delà de ça, on fait de belles choses. Le Centre de lutte contre l’oppression des genres et l’action de la Coalition des familles LGBT en sont des preuves vivantes. Je pense que le féminisme cis a beaucoup à gagner, à commencer par une compréhension plus complète du genre, du sexisme, et de la misogynie. Étonnamment, les féministes cis sont parfois très misogynes. Je pense qu’étant donné la manière dont elles vivent la misogynie (c’est-à-dire, dans ma pensée, la dévalorisation de la féminité et la survalorisation de la masculinité) et la normativité de genre (c’est-à-dire la pression à respecter le rôle qui nous est assigné à l’intérieur du système), les féministes cis ont beaucoup tendance à voir les attributs de la féminité comme nécessairement négatifs, et la féminité comme un carcan. Après tout, pour elles, les comportements classés féminins sont quelque chose d’imposé, d’obligatoire. Donc généralement, quand elles luttent contre les « stéréotypes de genre », ce que ça signifie, c’est lutter contre la féminité. Tout ça positionne le masculin comme naturel, comme supérieur au féminin. Bref, paradoxalement le masculin devient l’objectif du féminisme. En tant que femme trans, je ne peux pas voir les choses comme ça. Moi, on m’a imposé le masculin. Et je veux un féminisme qui défend la féminité comme quelque chose de légitime et d’acceptable en plus de défendre mon droit de faire ce que je veux en tant que femme.


Pour plus d’infos sur la loi 20 :

Le blog de l’interviewée : https://lucreziacontarini.com/2015/02/07/projet-de-loi-20-et-procreation-medicalement-assistee-pour-les-personnes-trans/

Tout sauf la partie trans : http://journalmetro.com/opinions/prochaine-station/678360/la-loi-20-si-elle-etait-appliquee/

Journal des débats (avec Mona Greenbaum, je recommande ctrl+f transgenre) : http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/commissions/csss-41-1/journal-debats/CSSS-150318.html

 

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Aux USA, une détenue trans gagne une procédure historique contre les matons qui l’ont agressée

UNE DÉTENUE TRANSGENRE GAGNE UNE PROCÉDURE HISTORIQUE CONTRE LES GARDIENS DE PRISON QUI L’ONT AGRESSÉE.

par Gabby Bess

Grâce à l’Acte pour l’Élimination du Viol en Prison, la détenue transgenre Sandy Brown a gagné sa procédure contre les matons qui l’avaient placée à l’isolement et l’avaient incitée à se suicider.

Sandy Brown dit qu’elle a été placée à l’isolement administratif suite à une visite médicale de routine au cours de laquelle sa santé mentale a été évaluée juste parce qu’elle était transgenre. Isolée 24h/24 pendant 66 jours, elle raconte qu’à au moins une occasion des gardes ont décroché un rideau pour la regarder se doucher, et qu’ils l’ont encouragée à se suicider, selon le compte-rendu de l’audience. Brown purgeait une peine de 5 ans pour agression à la prison de Patuxent à Jessup, dans le Maryland un établissement qui accueille à la fois des femmes et des hommesquand elle a été placée à l’isolement en 2014.

Jeudi, la justice a enfin rendu une décision en faveur de Brown, et les gardes ont été inculpés pour « mauvais traitements aggravés », selon Reuters. Une juge du Maryland a tranché en sa faveur, soutenant la plainte de Brown qui disait que les gardes l’avaient soumise à des abus sexuels et n’avaient pas suivi les recommandations censées lui permettre d’être hébergée convenablement. Reuters rapporte que la juge de droit administratif Denise Shaffer a considéré que les agents de l’Institution du Maryland ont violé les droits de Brown selon les critères de l’Acte pour l’Élimination du Viol en Prison, qui a été voté en 2003 pour prévenir les agressions sexuelles en prison, et qu’ils l’ont persécutée à plusieurs reprises.

Des e-mails internes (cités dans la décision de justice) montrent que quand les agents ont su que Brown allait arriver à Patuxent, ils ont pris la décision de la placer en isolement administratif uniquement « parce que c’était une détenue transgenre, et qu’elle représentait une menace potentielle pour la sécurité de l’institution ».

« Ils ne m’ont pas considérée comme l’être humain que je suis », a déclaré Brown dans un communiqué transmis plus tôt dans la journée. « Ils m’ont traitée comme une bête de foire. Ils me dévisageaient, me montraient du doigt, se moquaient de moi et ont essayé de me briser mentalement. »

Shaffer exige que la prison mette en place une nouvelle politique pour les fouilles et l’hébergement des détenu-es transgenres, ainsi que des directives de comportement pour les gardes. La prison a aussi été condamnée à payer 5000$ à Brown en compensation pour lui avoir refusé l’accès à des activités de loisirs. En principe, quand un-e détenu-e est à l’isolement, on lui autorise une heure d’activité récréative par jour. Au cours des deux mois où Brown a été placée à l’isolement, elle a seulement eu droit à une heure de loisirs, en tout. Après avoir eu le courage de remplir un dossier de plainte, Brown a été transférée dans un autre établissement en avril 2014.

Dans une publication juridique intitulée Breaking Out of the Prison Hierarchy : Transgender Prisoners, Rape, and the Eighth Amendment, Christine Peek argumente contre l’idée selon laquelle l’isolement serait une « solution » pour l’accueil des détenu-es trans. Elle écrit : « Placé-es à l’isolement pour des raisons non-punitives, les détenu-es transgenres sont privé-es des droits garantis à la population générale ». Elle continue : « De plus, s’il est vrai que l’isolement évite les agressions de la part des autres prisonnier-es, ça n’a aucun effet préventif contre les agressions et le harcèlement de la part des gardes. Or, c’est là une source non-négligeable de la violence perpétrée à l’encontre des détenu-es transgenres. » Et c’est exactement ce qui est arrivé à Brown.

Suite à la décision de Shaffer, la plainte déposée par Brown est devenue la première affaire de ce type à se solder par la condamnation d’un établissement correctionnel étasunien. Cette décision historique représente donc un symbole pour la lutte pour les droits des personnes trans incarcérées. Rebecca Earlbeck, une des avocates sur l’affaire de Brown, déclare : « Nous espérons que le plaidoyer que nous avons utilisé pour gagner cette affaire servira de modèle à d’autres États et leur permettra de s’assurer que l’ambition de l’Acte pour l’Élimination du Viol en Prison soit belle et bien réalisée. ». Earlbeck travaille avec le FreeState Legal Project, une organisation juridique de défense des droits des personnes LGBT qui œuvre pour améliorer les vies des personnes LGBT désargentées qui ont besoin d’aide et de services juridiques.

Avant que soit rendue cette décision, les documents présentés à l’audience par des témoins de l’affaire prouvaient que « Patuxent n’avait mis en place aucune recommandation exigeant une politique de tolérance zéro contre les abus sexuels et le harcèlement des détenu-es transgenres ». Les témoignages affirmaient aussi que « les employé-es n’avaient reçu aucune formation relative à l’Acte pour l’Élimination du Viol en Prison et à ses conséquences pour les détenu-es transgenres ».

Earlbeck continue : « Au delà de ce que cela signifie pour les droits des personnes transgenres dans le Maryland, cette décision implique que les personnes transgenres bénéficient maintenant d’une réelle protection dont elles avaient terriblement besoin en prison. Cette décision oblige le système correctionnel de tout l’État à adopter des directives claires quant au traitement des détenu-es transgenres, et à former les agents pénitentiaires afin qu’ils les respectent. »

En rappelant que les gardes faisaient référence à Brown en utilisant le mot « ça » et qu’ils ont violé son intimité, Earlbeck affirme que « tout ça va plus loin que de simples directives et formations, mais cette décision reste assurément une étape importante. »

Article initialement publié ici, en septembre 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Noomi B. Grüsig, en janvier 2016.


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Le cercle infernal de la transphobie et de l’incarcération

Je me risque à un bref article retraçant superficiellement l’histoire de X, une femme trans qui a été incarcérée en france en 2015. Je n’ai malheureusement que très peu d’informations sur cette affaire, et je ne suis pas en contact avec la famille de la victime. Par ailleurs, l’administration pénitentiaire ne semble laisser filtrer aucune information sur l’incarcération de cette personne, ni sur la fin tragique qu’elle a connu. Les quelques maigres infos que j’ai réussi à glaner sont parues dans la presse régionale, et ont été obtenues via réseaux militants. Je me contenterais donc de faits simples et brefs pour relater l’histoire anonymisée d’une femme trans incarcérée en france en 2015.

TW : Prison / Transphobie / Suicide

FIN AOÛT 2015
X est dénoncée pour « comportement suspect » sur la voie publique. La police arrive et la conduit à l’hôpital pour ensuite la mettre en dégrisement. Au cours de son interpellation, elle est victime de transphobie de la part des policiers et du personnel hospitalier. Elle ne se laisse pas faire. Elle est inculpée de « violences, outrage et rébellion ». X demande un délai pour préparer sa défense, afin d’éviter la comparution immédiate. En raison de sa transidentité, l’administration ne semble pas savoir dans quel établissement la placer en détention provisoire. Elle est donc placée en contrôle judiciaire dans l’attente de son procès.

DÉBUT SEPTEMBRE 2015
À son procès, X est condamnée à 1 an de prison ferme, sans mandat de dépôt. La juge semble décidée à « vouloir la faire réfléchir au fond d’une cellule » car elle s’en serait prise « aux icônes de la république ». Son avocat met en garde la juge en lui rappelant que « la prison est l’équivalent de la peine de mort. C’est une peine inapplicable pour elle qui, physiquement et dans sa tête, est une femme et qui, pour l’état civil, est un homme ». X rappelle les faits et explique qu’elle a été confrontée à des personnes transphobes plus tôt dans la soirée, avant de se retrouver seule dans la rue, là où elle a été interpellée.

AUTOMNE 2015
X est incarcérée dans une prison pour hommes.

DÉBUT DÉCEMBRE 2015
X se suicide en prison. L’Administration Pénitentiaire ne semble laisser filtrer aucune information sur son décès.

Pensées pour sa famille et ses proches. Désolée.

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